Comment réagissent les jeunes face à la Shoah ? Est-ce que vous avez pu observer des changements ces dernières années ?
Il est difficile de tirer des conclusions qui ne soient pas basées exclusivement sur l'expérience personnelle. Les études sociologiques susceptibles de nous éclairer sur ce point sont peu nombreuses. Certaines perçoivent une nouvelle impartialité, d'autres ont l'impression que la tendance à vouloir tirer un trait une fois pour toutes se généralise et se renforce, tandis que certains jeunes âgés de quinze à vingt-cinq ans prétendent qu'ils en ont tant entendu parler que cela ne les intéresse plus du tout. Lorsqu'on demande à ces jeunes " saturés " ce qu'ils savent concrètement, on découvre des lacunes insoupçonnées : plus ils affirment haut et fort qu'ils saturent, moins ils sont informés. On a l'impression en les entendant qu'ils disent : " Je ne veux plus ou ne peux plus en entendre parler ! ", un peu comme une réminiscence du refrain de nos grands-parents qui prétendaient n'avoir rien su, et qui a été qualifié après la fin de la guerre de " nouvel hymne national allemand " par une journaliste américaine.
J'ai rencontré un grand nombre de jeunes, et j'ai relevé beaucoup de choses encourageantes. Je suis toujours fasciné par le nombre de projets scolaires articulés autour du thème : " Les enseignants et élèves juifs dans notre école ". Je me demande toujours d'où venaient vraiment les nazis, les auteurs, les spectateurs. L'historienne Monika Richarz a écrit un jour, à propos de ces histoires locales de persécution des Juifs, qu'elles apparaissaient souvent comme des " crimes sans responsables ". C'est quelque chose qui doit changer.
Existe-t-il de nouvelles approches pédagogiques pour " l'éducation après Auschwitz " ? On déplore souvent le fait que la pédagogie qui consiste à s'intéresser aux victimes exige trop des jeunes, tout en produisant rarement des résultats.




Dans son essai sur " L'éducation après Auschwitz ", Adorno a écrit dès 1966 qu'il est essentiel d'analyser la façon dont les bourreaux sont devenus ce qu'ils étaient. Personne, que ce soit Eichmann ou un autre, ne portait l'uniforme des SS à la naissance. L'exemple d'Oskar Schindler, membre du NSDAP et profiteur de " l'aryanisation ", montre qu'il est possible de " retourner sa veste ". Cela était possible à tous les niveaux, et pourtant, le mythe d'une société ignorante et uniforme perdure, ce qui transparaît souvent dans les termes employés : certains continuent de désigner la persécution des Juifs sous le vocable de " persécution raciale " ou emploient l'expression " persécutés en raison de leur race ". C'est stupide, mais c'est pourtant une façon de voir déformée qui existe depuis longtemps. On fait comme s'il existait une race juive, tout en prétendant que c'est à cause de cela que des hommes ont été persécutés. S'ils ont été persécutés et tués, c'est en raison du racisme de leurs persécuteurs. C'est du côté des bourreaux qu'il faut chercher les raisons des persécutions.
Quelles sont les méthodes d'information sur la Shoah qui ont fait leurs preuves au cours de ces dernières décennies ?
Je n'en sais rien, ou quasiment. A quoi mesure-t-on le succès ? Un de mes collègues néerlandais a écrit voici bien longtemps un essai sur ce sujet intitulé " It's a long and winding road ". Je vais dire quelque chose qui vous paraîtra peut-être curieux à première vue, mais pour pouvoir parler de ce thème sans se figer, il faut du cœur et un bon sens de l'humour. Il faut établir un équilibre, et se méfier de ses propres désirs de refoulement.
Interview: Yvonne von Zeidler Nori
Matthias Heyl est directeur des services pédagogiques au centre de rencontres internationales de Ravensbrück, auteur et éditeur d'ouvrages sur l'éducation après Auschwitz.






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