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06/12/04

Elfriede Jelinek et la France

Les réactions françaises au prix Nobel 2004

Texte de Christine Lecerf.

Les réactions françaises au prix Nobel 2004 furent dans l'ensemble assez unanimes : "Elfriede Jelinek, Nobel austro-radical" titra Le Monde, "Elfriede Jelinek, la subversion primée à Stockholm", renchérit Libération. Peu de temps après l'annonce du prix Nobel, Les amantes, Les exclus, La Pianiste et Lust trônèrent en tête de gondole dans toutes les FNAC de France. Jacqueline Chambon qui, dès 1988, avait courageusement choisi La Pianiste pour lancer sa maison d'édition et qui publia par la suite six romans de Jelinek, en est encore abasourdie : elle a pratiquement vendu son stock en l'espace d'une semaine.

Pourtant, si Elfriede Jelinek est assez bien connue des Français, son œuvre reste encore à découvrir. La reconnaissance de l’œuvre d’Elfriede Jelinek en France s’est opérée jusqu’à présent sur le plan intellectuel et politique mais paradoxalement beaucoup moins sur le plan artistique. Les pièces d’Elfriede Jelinek n’ont pratiquement jamais été jouées sur les scènes françaises, hormis Nora. Et si la majeure partie de sa prose est traduite, les lecteurs français n’ont cependant pas encore eu le loisir de découvrir son opus magnum de 700 pages, Die Kinder der Toten, paru en langue allemande il y a maintenant dix ans.

Pierre Bourdieu fut l'un des premiers intellectuels français à souligner l'importance de l'œuvre de Jelinek. Il écrivit qu'une page de Bernhard ou de Jelinek sur Heidegger en disait souvent bien plus long qu'un manuel entier de philosophie. La tradition critique autrichienne à laquelle appartient incontestablement l'écrivain a sans doute valu à Jelinek d'être reconnue comme une figure intellectuelle de premier plan. De même, on a été d'autant plus enclin à valoriser son engagement politique qu'il se faisait de plus en plus rare dans le paysage littéraire français. Mais Elfriede Jelinek est encore trop rarement considérée comme l'auteur d'une œuvre.

Comme un peu partout en Europe, rares sont ceux qui, parmi les écrivains ou les artistes, prirent la parole publiquement pour commenter la signification littéraire de ce prix très inattendu. Et ce n'est nullement un hasard si c'est une comédienne, Isabelle Huppert, qui s'est le plus largement exprimée sur ce sujet : "En interprétant La Pianiste, j'ai abordé plus intimement l'univers d'Elfriede Jelinek et tenté, avec Michael Haneke, de le comprendre, de la comprendre. C'est difficile. Il s'agit d'une épreuve physique mais aussi mentale. Pourtant, au-delà de ce que l'on percevoir de brutalité, de provocation – et pas du tout de perversion, au contraire de ce que certains croient deviner, rien de pervers dans le monde de Jelinek – c'est une humanité profonde qui se dégage. Elle explore la psyché féminine, elle est moderne, mais c'est un grand écrivain classique." La Pianiste fut en effet davantage un événement cinématographique qu'une découverte littéraire. Et si Lust et Gier ont excité la curiosité, c'est sans nul doute en raison de leur titre faussement "évocateur". Les propos d'Isabelle Huppert traduisent assez fidèlement la situation dans laquelle se trouvent ceux qui aiment la littérature d'Elfriede Jelinek en France: ils se sentent tenus de la défendre, de corriger les nombreux malentendus dont son œuvre fait l'objet. La comédienne ouvre également très judicieusement une piste que la critique universitaire française n'a pas encore jugé opportun d'explorer jusqu’ici, si l'on en juge par la marginalité des recherches menées sur l'œuvre d'Elfriede Jelinek : Elfriede Jelinek est un auteur moderne classique.

Il faut espérer que l’attribution de ce prix Nobel permette enfin à l'œuvre Elfriede Jelinek d'être lue pour ce qu'elle est : une expérience du terrible, l'invention d'un langage à la mesure de l'innommable, un corps à corps violent avec la langue dont on sort anéanti, de cet anéantissement dont seul l'art est capable, devant la grandeur comme devant l'abjection. Une œuvre comme un grand charnier pour les morts et les survivants où gisent également des lambeaux de littérature universelle, comme ces phrases de Robert Walser.

Christine Lecerf est auteur pour France Culture et traductrice.

Photo : Elfriede Jelinek
Copyright : Hilde Zemann
Edition : Rowohlt Verlag

Edité le : 06-12-04
Dernière mise à jour le : 06-12-04