Madame Conrad, au début de votre film sur l’écrivain Christa Wolf, on assiste à un festin d’huîtres chez Christa Wolf, entourée d’amis. Pourquoi?
C’est l’histoire d’une longue amitié entre Alain Lance et Volker Braun. Grâce à ce dernier, Christa Wolf a rencontré son ami Alain Lance, qui deviendra le traducteur de ses ouvrages. La dégustation d’huîtres est devenue un rituel car Alain Lance leur avait plusieurs fois rendu visite à Berlin-Est et essayait à chaque fois d’en apporter, même si l’importation d’animaux vivants en emballage fermé était interdite. Cela donnait lieu à ce festin, un peu exotique à l’époque, d’huîtres et de champagne. Des années plus tard, ils ont tout simplement recommencé, ils se sont réunis à six, Gerhard a fait la cuisine et les huîtres figuraient forcément au menu.
Christa Wolf a toujours entretenu un rapport complexe à la RDA. Les choses se sont réellement compliquées en 1976, quand Wolf Biermann fut expulsé et déchu de sa nationalité. Christa Wolf, elle, est restée en RDA. Avez-vous pu lui parler ouvertement de ses propres contradictions de l’époque? Oui. Elle s’est d’ailleurs exprimée de son propre chef sur le sujet à maintes reprises, notamment dans « Un jour dans l’année 1960-2000 », où elle réfléchit à ce qui la retient en RDA. Il est clair que Christa Wolf est quelqu’un qui a de la suite dans les idées. De plus, ses enfants sont entrés en ligne de compte : ses deux filles allaient encore à l’école, ce qui incite à rester. Un autre élément très important était la responsabilité qu’elle ressentait vis-à-vis de ses lecteurs. Mais le facteur prépondérant était qu’elle trouvait la majorité de ses thèmes en RDA et qu’elle craignait, dans des conditions différentes, de ne plus savoir écrire comme elle l’avait fait jusque là. Mais elle avait déjà eu des affrontements, pris ses distances avec le régime avant 1976. Dès 1966, des tensions étaient apparues, du moins lorsqu’elle s’était exprimée devant le onzième plénum du Comité Central. De plus, son ouvrage « Christa T », paru en 1968, avait fait couler beaucoup d’encre. C’était une réaction à cet onzième plénum. Dans ce livre, elle s’interroge sur l’individu, sur ce qui le différencie de la société, et sur ses manières de se chercher.
Ne voulait-elle pas aussi s’accrocher à un rêve ? Ou plutôt ne pas se défaire tout à fait du rêve d’une société meilleure, d’un idéal dans lequel elle croyait peut-être encore ?
Je crois qu’en 1976, elle ne nourrissait plus de grandes illusions. Un peu plus tôt, dans les années 60, c’était encore le cas. Mais en 1976, il était devenu évident que la société dont rêvaient de nombreux artistes, poètes et citoyens de RDA ne verrait jamais le jour.
Après la réunification, face aux allégations de collaboration avec la Stasi, elle a dû à nouveau traverser une période très pénible. Friedrich Schorlemmer dit dans votre film qu’elle ne se l’est jamais pardonné. S’agit-il encore d’un sujet douloureux pour elle ?
Elle a tout d’abord fait ce que personne d’autre n’a osé : elle a rendu public l’intégralité de ses dossiers Stasi. Mais auparavant, quand on avait commencé à évoquer la question, elle était absolument effrayée par ces moments de sa vie qu’elle avait tenté de refouler, auxquels elle ne repensait plus. Elle a alors entrepris une sorte de voyage d’étude, a consulté ses dossiers et les a publiés. Ils contiennent certains éléments extrêmement personnels, car Christa Wolf était également observée, et elle a tout de même tout publié. Je trouve cela très courageux.
Christa Wolf s’est toujours engagée pour les libertés individuelles, mais elle aspirait aussi à une société plus équitable. C’est en tout cas ce qui ressort de ses livres. Est-elle aujourd’hui en paix avec notre société capitaliste, notre économie de marché, dont la dimension sociale a été mise à mal ces derniers temps par la mondialisation et la libéralisation ? Je crois qu’elle ne sera jamais totalement en paix, parce qu’elle ne pourrait alors plus écrire. Etre en paix, c’est un peu être calme, satisfait. Or, je pense qu’elle restera toujours quelqu’un d’insatisfait. Elle prend toujours le parti de ceux qui n’ont pas la possibilité de se faire entendre. C’est pourquoi elle essaie de faire naître des pensées, des sentiments, dans ses textes. On le constate bien sûr dans son dernier livre (bien que d’autres récits soient parus depuis) : dans « Un jour dans l’année 1960-2000 », elle laisse une grande part au quotidien, le quotidien de tout un chacun, mais un quotidien un peu différent, car vu par un écrivain. Elle essaie toujours de mettre en exergue des sujets auxquels, d’habitude, on ne prête pas grande attention, ou qui sont considérés comme insignifiants.
Mais, après la réunification, elle a été directement confrontée à la montée de l’économie de marché et du libéralisme. A-t-elle été marquée par cette évolution ?
C’est difficile à dire. Elle n’est pas de ces auteurs omniprésents sur la scène politique. Elle participe bien aux débats publics mais ne prend pas systématiquement position sur les sujets politiques. Elle essaie d’étudier le macrocosme de l’être humain mais ne traite pas en premier lieu de questions économico-politiques.
Essayez de nous décrire Christa Wolf telle que vous la connaissez : en tant qu’auteur, en tant que personne, dans la mesure où l’on peut distinguer l’un de l’autre.
C’st une personne très ouverte, qui n’hésite pas à en révéler beaucoup sur elle-même. Elle est très attachée à sa famille et à son cercle d’amis. Et j’ai rarement vu un écrivain aussi discipliné, pourtant nous en avons déjà rencontré beaucoup : chaque jour, elle s’attelle à une tâche, un sujet de réflexion auquel elle va se consacrer. Bien sûr, comme tout le monde, elle s’accorde de temps en temps un moment de détente, tel ou tel petit plaisir. Mais le reste de temps, elle est une femme très assidue.
Propos recueillis par Thomas Neuhauser / ARTE






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