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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h50. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies

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31/01/08

Enlèvement en Somalie

Témoignage des 9 jours de captivité par Gwen Le Gouil


© Gwen Le Gouil
A l’occasion de son tournage sur l’exode de milliers de Somaliens vers le Yémen, notre reporter Gwenlaouen Le Gouil est enlevé le 16 décembre 2007 par des bandits, près de Bossaso, dans le Nord du pays. Après une semaine de détention dans des grottes, il est finalement relâché, le 24 décembre.

Voici son témoignage (13'47)

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Transcription de l'interview :

Gwenlaouen Le Gouil : Au fait, au tout début, j’ai accompagné un trafiquant de clandestins, un armateur, quelqu’un qui a des bateaux, quelqu’un qui fait passer des clandestins depuis la Somalie vers le Yémen. Je l’ai accompagné sur une plage qui est le point de départ de ces clandestins. Pour tourner une séquence du sujet sur le départ des populations civiles de la Somalie vers l’extérieur. Et quand je suis arrivé dur cette plage, en quelques minutes, c’est parti assez rapidement. En quelques minutes, la situation a dégénéré. Les hommes qui étaient présents sur place, qui étaient des hommes en armes qui gardaient les clandestins, n’étaient pas très contents de me voir et en fait, ils m’ont enlevé au bout de quelques minutes. Voilà. Ils m’ont séparé du groupe, ils m’ont séparé du traducteur, du fixeur, ils m’ont fait avancer dans une sorte de petite vallée qui était derrière la plage. Et voilà. C’était l’enlèvement.

Et à ce moment-là, vous comprenez ce qu’il vous arrive ?
Je comprends que les hommes qui m’enlèvent veulent de l’argent, qu’ils voient un Blanc débarquer sur cette place avec une caméra et que pour eux, c’est synonyme de dollars. Je ne sais pas encore s’ils veulent tout simplement me racketer, me dépouiller, me voler mon argent et mon matériel, ou s’ils veulent plus, à savoir m’enlever pour demander une rançon. Donc, pendant 24 h, je suis un peu dans l’incertitude, je sais pas ce qu’ils vont faire de moi et je sais pas ce qui va m’arriver en fait. Pendant les premières 24h, je sais rien. Donc, c’était pas très agréable. Ensuite, je savais qu’ils voulaient une rançon et c’était beaucoup plus facile pour moi de gérer ce qui m’arrivait.

A aucun moment avant l’enlèvement, vous n’avez eu des soupçons vous n’avez été conscient de ce risque-là, que ça pouvait arriver ?
Si, conscient du risque bien sûr, mais pas à ce point-là. Je n’étais pas le premier journaliste occidental à me rendre sur cette plage pour rencontrer des clandestins. Les journalistes qui m’avaient précédé avaient eu quelques soucis, mais rien de grave et c’est justement la raison pour laquelle, j’ai organisé ce tournage avec un trafiquant qui m’a demandé de l’argent et j’ai pensé que cet argent qu’il m’avait de mandé suffirait à assurer ma sécurité.
Ce que j’ai fait, c’est que je lui ai donné une partie de cet argent avant d’aller tourner. Il devait récupérer le reste après le tournage, en fin de journée. Et en fait, ce trafiquant que j’accompagnais avait déjà vendu ma tête à d’autres trafiquants qui étaient des passeurs et qui, eux, avaient organisé mon enlèvement.

Alors ensuite, vous attendez dans une grotte. Quelles sont les conditions de détention ?
© Gwen Le Gouil
Alors, très rapidement, quelques minutes après que je sois enlevé, on marche quelques heures dans les montagnes, on monte, on arrive dans une petite grotte ou je vais passer une première nuit et ensuite, pendant 9 jours, pratiquement tous les jours, on va changer d’endroit. C'est-à-dire ce sont des toutes petites grottes, des grottes pas très profondes, des cavités, des petites grottes dans la falaise, dans la montagne qui leur permettent de se cacher et surtout, de voir venir leurs ennemis de très loin. Voilà, alors les conditions, c’étaient de changer d’endroit quasiment tous les jours ou tous les deux jours. Une nuit, on a changé d’endroit 3 fois dans la même nuit. J’ai appris plus tard que les troupes du gouvernement du Puntland essaient, enfin pensaient donner l’assaut. Elles étaient juste à côté de nous et donc les ravisseurs le savaient. C’est donc pour ça qu’on a dû changer d’endroit 3 fois dans la nuit. Voilà. Sinon, en général, on restait une nuit ou deux par grotte.

Sinon, sur votre intégrité physique, vous étiez attaché ? Vous aviez à manger ?
Je n’ai jamais été attaché, j’ai toujours eu suffisamment à manger. Enfin, voilà. En tous cas en quantité. Je mangeais des spaghettis, du riz et des patates. Voilà. Tous les jours. Je n’ai jamais été frappé, sauf pendant l’enlèvement, un petit peu, enfin un peu bousculé. Voilà. Il y avait un homme qui me poussait en tirant des coups de feu dans mon dos pour me faire avancer et m’intimider, qui m’a un petit peu bousculé, un peu frappé, mais enfin rien de très violent, rien de très grave. Et ensuite, je n’ai jamais été frappé, je n’ai jamais été malmené, c’était pas très agréable. Mais en tous cas, physiquement, ils étaient très inquiets pour moi. Ils avaient très peur que je tombe malade, que je n’ai pas suffisamment à manger, parce qu’un otage en bonne santé est synonyme de rançon, de fortune.

Alors, justement, quelles étaient les relations avec les ravisseurs ? Vous pouviez parler avec eux ? Ils parlaient anglais ?
Non, il n’y en avait pas un seul qui parlait anglais, donc c’était très difficile pour moi de communiquer avec eux. On communiquait par bribes, par gestes, parfois même par dessins. Sachant que tout ce qui les intéressait, c’était de savoir si j’avais de l’argent, si ma famille avait de l’argent, si j’étais quelqu’un d’important dans mon pays et savoir combien ils pouvaient tirer de moi, en fait. Donc, la communication, elle se limitait à des notions très basiques sur la demande de rançon. Voilà. Au bout de quelques jours, il y a une personne qui est passée, qui parlait anglais. Je ne sais pas qui était cette personne, elle s’inquiétait de moi. C’était plus ou moins un intermédiaire, en tous cas, avec cette personne j’ai pu parler anglais. Donc ça c’était bien, ça fait du bien de pouvoir communiquer. Et là, j’ai pu en savoir un peu plus sur mes ravisseurs et j’ai pu un peu plus parler avec eux via cette personne.

Est-ce-que vous vous rendez compte à ce moment-là de ce qui se passe ? Bien sûr, vous êtes enlevé, mais de ce qui se passe autour. Est-ce que vous avez des informations de l’extérieur ?
Alors, assez rapidement j’ai des informations de l’extérieur, parce que dès les 2e jour, il y a un groupe d’intermédiaires avec des « elders », des anciens, des clans, qui sont passés pour me visiter. Et à ce moment-là, ils ont apporté un téléphone satellite, un touraya, pour que j’appelle ma famille, pour que j’appelle mes proches en France et que je transmette un message qui était une de mande de rançon. Donc, à partir de ce moment-là, j’ai pu communiquer à l’extérieur, donc j’ai eu des nouvelles de l’extérieur, ce qui est vital quand on est pris en otage, qu’on est arrêtés, parce que sinon, on ne sait pas ce qui se passe et c’est assez insupportable. Et, à partir donc du 2e jour, assez régulièrement, on m’a porté un téléphone pour que je puisse communiquer à l’extérieur.

C’est ça qui aide à tenir ?
C’est vital. C’est ce qui a de plus important. Sinon, on sait pas du tout ce qui se passe. On sait même pas, en fin moi, les premières 24h, je pensais que les gens n’étaient pas au courant de mon enlèvement. Donc, c’est pas très agréable. C’est assez difficile à vivre. A partir du moment où on a des informations qui viennent de l‘extérieur, ne serait-ce que le fait de savoir que vos proches sont au courant de ce qui vous est arrivé, ça va beaucoup mieux. Pour le moral, c’est essentiel.

Et donc là, vous pensez effectivement qu’il y a des négociations qui sont en cours, que les autorités françaises sont là ?
Là, je comprends que les négociations ont commencé, et que les autorités françaises font tout pour me sortir de là. Et bien que je sois très inquiet, parce que la situation dans la région est très difficile, donc je me dis : mais comment ils vont pouvoir négocier sachant qu’il y a un gouvernement local, il y a un clan qui est en guerre avec ce gouvernement qui m’a enlevé, il y a des anciens qui se sont greffés à l’affaire pour négocier, il y a des intermédiaires, enfin toute la région veut sa part du gâteau. Et je me dis, mais comment ils vont faire pour négocier ? Donc, ça me rassure d’un côté, de savoir qu’ils sont là, enfin qu’ils s’occupent de moi et d’un autre côté, je me dis : mais ils ne vont jamais y arriver.

Alors, impossibilité de communiquer avec vos ravisseurs à cause de la langue. Les journées et les nuits doivent être super longues. Qu’est-ce qu’on fait ?
© Gwen Le Gouil
On ne fait pas grand-chose. Enfin, moi, en ce qui me concerne, j’écrivais le plus possible, à partir du 3e jour. Parce qu’au début, je n’osais pas trop. Je ne savais pas trop si je pouvais écrire. A partir du 3e jour, j’ai passé une bonne partie de la journée à écrire et à essayer de créer un contact avec ces ravisseurs. Parce qu’au début, c’était impossible. Je leur parlais, voilà, ça n’avait aucun sens ; et je n’avais aucune prise sur eux. Et, en fait ce que j’ai essayé dès le départ, c’est d’établir le lien, d’établir le contact avec eux aussi bien en les faisant rire que en les embêtant. Voilà. Donc, pendant les 9 jours, j’ai essayé de souffler le chaud et le froid pour créer ce contact avec eux, par l’humour et par d’autres moyens pour qu’ils s’inquiètent de moi, j’avais un peu envie de les embêter. Je ne savais pas trop jusqu’où je pouvais aller, mais j’avais envie qu’ils en aient marre de moi, assez rapidement. Donc je faisais tout pour leur casser les pieds, en fait.

Pour les embêter, au bout de 6 ou 7 jours, j’étais un petit peu malade. J’avais des petits problèmes d’estomac, et ce n’était rien de grave, mais ils s’en sont rendus compte quasiment immédiatement et j’en ai fait des tonnes, quoi. J’ai vraiment fait comme si j’étais très malade et ça a joué sur le fait qu’ils avaient envie de me libérer rapidement et de négocier au plus bas la rançon, parce qu’ils avaient vraiment peur d’une chose, c’est que je tombe vraiment malade et qu’ils ne puissent plus m’échanger. Donc voilà. A partir d’un petit problème d’estomac, j’ai essayé d’en faire un maximum pour les inquiéter, pensant que ça pouvait peut-être aider les gens qui négociaient à l’extérieur à accélérer le processus.

Vous savez ce qui c’est passé pour obtenir votre libération, vous pouvez en parler ?
Je ne sais pas tout ce qui s’est passé, parce que j’étais dans mes grottes, donc j’avais évidemment les échos de la part de mes ravisseurs et de certains intermédiaires qui passaient régulièrement et qui me décryptaient ce qui se passait. En tous cas, qui me donnaient leur version de l’avancée des négociations, en anglais. Maintenant, je ne sais pas en détail, comment s’est réglée ma libération. Je ne sais pas s’il y a eu rançon, je ne sais pas de quel montant était cette rançon. Enfin, je ne sais pas s’il y a eu d’autres contre parties, parce que ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y avait beaucoup d’acteurs autour de cette affaire. Comme je le disais, il y avait le gouvernement local, il y avait le clan de mes ravisseurs qui est en guerre contre le gouvernement local, il y avait des intermédiaires qui essayaient de se faire une petite gratte au passage, un petit pourboire au passage, et il y avait les anciens des clans. Et donc, ça faisait beaucoup de personnages à négocier en même temps. Donc, je ne sais pas comment les gens qui m’ont sorti de là ont pu mettre tout le monde d’accord. Ca, c’est un mystère.

Alors, est-ce que ça a changé votre regard sur le métier ? Est-ce que vous avez l’impression d’avoir pris des risques inconsidérés d’aller faire ce sujet, de cette façon-là ? Est-ce qu’aujourd’hui, vous voyez les choses de façon différente ?
Je vois forcément les choses un petit peu différemment aujourd’hui après ce qui m’est arrivé. En revanche, très sincèrement, je n’ai pas l’impression d’avoir pris des risques inconsidérés. J’ai évidemment pris des risques, quand on va en Somalie en reportage, c’est dangereux, on le sait, on s’y prépare. Sur cet endroit particulier, à Bossasso, donc dans le Nord de la Somalie, je pensais avoir fait tout ce qu’il fallait pour limiter au maximum le risque… La preuve que non. Je pense aussi avoir eu de la malchance, et je pense surtout, si j’ai fait une erreur, c’est de ne pas avoir écouté la petite voix qui me disait, la veille et l’avant-veille de ce tournage qu’il y avait quelque chose qui clochait. La petite voix qui était en moi et qui me disait, enfin, ça peut paraître difficile à comprendre, mais il y avait une petite lumière qui clignotait dans ma tête et qui me disait il y a quelque chose qui ne va pas, qui ne tourne pas rond. Et cette petite lumière, je ne l’ai pas vue. Cette petite voix, je ne l’ai pas écoutée. Pour une fois ; parce que d’habitude, quand cette petite lumière s’allume, je la suis. Quand on est en reportage dans ce genre de situation, c’est une banalité, mais on est obligé de se fier à son instinct… Cette fois-là, je ne l’ai pas fait. Ca a été mon erreur. Je mets ça sur le compte de la fatigue. Je revenais d’une dizaine de jours de reportage à Mogadiscio, et sur le fait que je me mettais la pression parce que je voulais vraiment avoir une histoire complète et j’étais impliqué dans cette histoire et je n’ai pas écouté cette petite voix, je n’ai pas suffisamment suivi mon instinct et ça é été une erreur. Voilà.

Maintenant, compte tenu de tout ça et malgré tout ça, vous êtes prêt à repartir, pas forcément dans le Puntland ?
Je crois que ça va être assez difficile pour moi de retourner dans le Puntland dans les semaines qui viennent, dans les mois qui viennent. Oui, par contre sur ce point, on sort transformé d’un expérience comme celle-ci. Mais, ça ne m’a pas calmé dans mes envies de partir en reportage. Je suis tout à fait prêt et d’ailleurs impatient de repartir.
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Rediffusion le samedi à 6h00

Edité le : 31-01-08
Dernière mise à jour le : 31-01-08


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