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Cinéma muet

Une danseuse entretenue par un député de droite aime en secret un syndicaliste. Un film de Jacques Feyder censuré en 1929.

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Le muet du mois - Le Chevalier à la rose - 20/10/09

Entretien avec Bernd Thewes

Bernd Thewes, compositeur et musicologue de Mayence, répond à Nina Goslar, coordinatrice ARTE à l’unité cinéma de la ZDF


A la demande de la ZDF/ARTE, Bernd Thewes a adapté la partition de Richard Strauss pour le film LE CHEVALIER A LA ROSE. Il a remanié la musique de la fin du film dont la bobine originale avait disparu, il a été l’architecte de la reconstitution musicale de l’œuvre. Son travail a été déterminant pour la réussite du projet.

"Défendre Strauss contre ses admirateurs"
La reconstitution du film LE CHEVALIER A LA ROSE et de sa partition orchestrale a duré deux ans. Qu’en avez-vous retiré, en tant que musicologue ?
Tout d’abord, je me suis aperçu que même l’œuvre d’un aussi grand compositeur que Richard Strauss pouvait être oubliée pour peu qu’elle ne soit pas jouée, que personne ne se préoccupait de l’exécuter de manière appropriée. Certes, la version instrumentale était estimée – il suffit, pour s’en convaincre, de lire la brochure du CD avec l’enregistrement de l’œuvre par l’Orchestre symphonique allemand de Berlin (« DSO ») sous la direction de Marek Janowski – mais le film était quantité négligeable. À l’époque, on disait plus ou moins à propos de ce projet que le grand compositeur s’était égaré dans les méandres de la culture populaire.

Un travail de préparation intense a été nécessaire. À commencer par le calage de la partition originale, trop longue par rapport au film, ce qui nécessitait en quelque sorte une première interprétation musicale. Qu’en est-il alors de l’objectivité musicologique ?
Commençons par l’aspect technique : la musique telle qu’elle nous est parvenue pupitre par pupitre a une durée totale de 145 minutes. La durée de la pellicule lors de la première, à Dresde, était de 125 à 135 minutes (en fonction de la vitesse de projection située entre 20 et 22 fps), autrement dit, la musique avait déjà une durée excédentaire lors de la première projection. Strauss fit à plusieurs reprises stopper la projection pour pouvoir développer ses thèmes jusqu’au bout. Depuis la première, tous ceux qui ont voulu projeter le film LE CHEVALIER A LA ROSE avec sa musique originale ont dû affronter ce problème d’excédent. Aujourd’hui, le film n’existe plus que sous forme de copies incomplètes, il faut donc prévoir encore davantage de coupures dans la composition.
Mais je dois dire qu’au moment de la synchronisation, cela a été comme une révélation : certaines séquences du film et de la musique fonctionnent ensemble avec une fluidité évidente – pour peu qu’on ait retrouvé les différents calages.

Pour ce qui concerne l’aspect musicologique : partant d’une vitesse de déroulement de 22 fps, j’ai choisi mes tempi en fonction de l’enregistrement gravé en avril 1926 par l’orchestre Tivoli de Londres sous la direction de Richard Strauss. La vigueur avec laquelle il attaquait lui-même ses tempi était ahurissante. J’avais ainsi trouvé une base de temps pour synchroniser les images et la musique. D’ailleurs l’interprétation et ce que vise votre question sur « l’objectivité musicologique » ne s’excluent pas mutuellement. Toute exécution implique une forme d’interprétation.

Si le film de Robert Wiene s’appuie sur la musique originale, il n’a vraiment aucune chance de trouver un public s’il est projeté sans elle. Or, voici plusieurs décennies que c’est le cas ...
© ZDF
Il n’y a pas que cela. Je l’ai déjà évoqué tout à l’heure : on a dit à propos de ce projet musical que Strauss s’était « égaré » dans le genre cinématographique ; pis encore, on a dit que cet « égarement » s’appréciait beaucoup mieux sans le film de Robert Wiene. Ce qui a été vraiment fatal, c’est que faute de représentation adéquate (Manfred Reichert n’a disposé pour ses concerts avec orchestre de salon que d’une copie incomplète du film), LE CHEVALIER A LA ROSE a été perçu comme un projet littéraire. Le verdict d’Hugo von Hofmannsthal a fait le reste. « C’est l’un des plus mauvais films que j’ai jamais vus ». D’ailleurs Hofmannsthal se complaisait dans le rôle du témoin à charge. Lui qui avait été à l’origine de l’initiative entendait que son idée de film soit perçue comme une « chose purement matérielle ». Posture éminemment pratique pour discréditer l’entreprise. Et Richard Strauss qui exige ses droits sur les premières projections nationales – quelle manque de dignité ! À noter toutefois que si le gala new-yorkais a échoué, c’est à cause de l’arrivée du parlant.

Revenons au fait que c’était la première musique de film de l’histoire du cinéma. Il fallait donc remplir certaines conditions sur un plan formel.
© ZDF
Ce qui était le cas, grâce à l’opéra proprement dit, et ce à deux égards : LE CHEVALIER A LA ROSE est une « comédie pour la musique ». D’une part, l’original lui-même se conçoit comme une œuvre où la musique a son niveau sémantique intrinsèque ; LE CHEVALIER A LA ROSE n’est pas à proprement parler un opéra-valse qui ferait naïvement resurgir l’univers du 18e siècle ; ironique, il rompt avec les traditions musicales des différentes époques et entretient donc un rapport postmoderne à la tradition. D’autre part, il est possible d’adapter l’original à la forme instrumentale, en raison de son type de composition. Car les mouvements de l’opéra sont tels qu’ils permettent de gommer les voix sans détruire la structure et la composition musicales. A certains endroits, des morceaux vocaux sont supprimés pour être transposés à des instruments ; les deux arrangeurs Carl Alwin et Otto Singer ont retravaillé avec beaucoup de soin les transitions entre les morceaux supprimés, d’autant que la chronologie de la version instrumentale ne suit pas celle de l’opéra. Ce qui est surprenant, c’est de voir la naissance d’une œuvre indépendante même si l’on a affaire, pour parler vulgairement, au recyclage de l’opéra et de ses airs les plus populaires. Mais ils ont tellement de substance qu’une nouvelle musique – de qualité – se crée.

Je pense donc que Richard Strauss a accepté, pour des considérations essentiellement musicales, de retranscrire son opéra en version instrumentale : la partition de l’opéra, essentiellement axée sur les parties vocales, devient une musique instrumentale de film. De là naît une sorte de musique à programme‚ de poème symphonique. Désormais, il faudra véhiculer uniquement par le biais de la musique des contenus qui étaient dictés par le texte, la scénographie et l’intrigue. Les leitmotivs jouent un rôle important, mais aussi les illustrations et tableaux d’ambiance déjà connus dans la musique à programme, et une gestique musicale qui se conçoit comme une pantomime ou un ballet. Wiene a intégré dans sa conception filmique tous ces aspects de la musique du film LE CHEVALIER A LA ROSE.


Propos recueillis par Nina Goslar (ZDF/ARTE)
Le chevalier à la rose
(Autriche, 1925, 110mn)
ARTE/ZDF
Réalisateur: Robert Wiene
Image: Hans Androschin, Hans Theyer, Ludwig Schaschek
Musique: Richard Strauß
Avec: Carmen Cartellieri, Elly Felicie Berger, Friedrich Feher, Huguette Duflos, Jaque Catelain, Karl Forest, Michael Bohnen, Paul Hartmann
Auteur: Hugo Von Hofmannsthal, Ludwig Nerz, Robert Wiene
Version restaurée (2006) :
Arrangement : Bernd Thewes
Orchestre : Staatskapelle Dresden
Chef d'orchestre : Frank Strobel
Diffusion : Lundi 26 octobre 2009 à 23h25

Edité le : 20-10-09
Dernière mise à jour le : 20-10-09