Taille du texte: + -
Accueil > Comprendre le monde > ARTE Histoire

ARTE Histoire

Les mercredis de l'histoire Les mercredis de l’histoire proposent une approche critique des événements et épisodes de l’histoire européenne et internationale.

> La forteresse de Bitche > Entretien avec Gérard Mordillat

ARTE Histoire

Les mercredis de l'histoire Les mercredis de l’histoire proposent une approche critique des événements et épisodes de l’histoire européenne et internationale.

ARTE Histoire

La forteresse assiégée - 17/11/06

Entretien avec Gérard Mordillat

Propos recueillis par Pascale Lagniot


Comment avez-vous été amené à vous intéresser à la citadelle de Bitche ?
Au départ c’est Frédéric Ravatin, chargé de la refonte du parcours spectacle de la Citadelle, qui est venu me voir de la part de Jean Vautrin et de Dan Franck… Il me sollicitait pour proposer à la Ville de Bitche l’écriture et la réalisation de séquences de fiction qui retraceraient le siège de Bitche entre 1870 et 1871, séquences qui seraient projetées dans la citadelle, lors des visites…

Vous connaissiez Bitche ?
Absolument pas ! Je n’avais même jamais entendu ce nom. J’avoue que j’y suis allé au début, surtout par curiosité. Et là, ça a été un choc. Ce monument est grandiose, impressionnant. Et la nature alentour est extraordinaire.

Ça a suffit à vous décider ?
Non, n’exagérons rien. Le choc de la découverte du lieu a été doublé d’un autre choc, plus intime : la prise de conscience que j’ignorais tout, ou presque, de la guerre de 1870. Bien sûr des noms flottaient dans ma tête : Napoléon III, Bismarck, Mac Mahon, Sedan… En réalité cette guerre, pour moi, c’était la Commune de Paris en 1871, rien d’autre.

Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?
Patiemment. Je me suis mis à lire sur cette guerre oubliée, à lire, à lire… Et petit à petit l’idée de tourner des scènes de reconstitution m’a paru trop courte. Le siège de Bitche me paraissait incompréhensible en dehors du contexte général de la guerre. Puis la guerre de 1870 elle-même ne m’a paru avoir de sens que dans la perspective de celles qui ont suivi jusqu’aux guerres d aujourd’hui, l’arme atomique, le terrorisme.

C’est comme ça que le projet pour ARTE est né ?
Oui, c’est comme ça. J’ai senti qu’à partir d’une histoire locale, Bitche, je pouvais élargir mon propos à une histoire nationale, le conflit de 1870 ; à une histoire internationale, les relations franco-allemandes, à une histoire mondiale. C’està- dire, poser la question « Comment penser la guerre ? »

Comment qualifieriez-vous votre film ?
Selon Cocteau qui disait qu’un film doit être « un objet difficile à ramasser ». Je crois que « La Forteresse assiégée » est de cette nature. Pour moi, c’est un roman télévisuel qui charrie dans le cours de son récit, de l’histoire, de l’analyse, de l’interrogation, de la philosophie, de la stratégie et des scènes de vie. Le modèle imaginaire, si l’on veut, ce sont les grands romans du XIXe siècle – n’oublions pas que Balzac se considérait comme le meilleur historien de son temps ! Ou, plus près de nous, le « Magellan » de Zweig…

Votre dispositif est très particulier ?
Il repose sur un croisement permanent entre ce que l’on nomme d’ordinaire « la fiction » et « le documentaire ». Désignations commodes pour les amateurs de classement mais qui, pour moi, n’ont pas de sens. Dans « La Forteresse assiégée », Patrick Mille est tour à tour, l’acteur des scènes de la guerre de 1870 et l’enquêteur contemporain qui interroge les stratèges et les historiens. Il glisse d’un temps à l’autre sans qu’il y ait de hiatus entre les époques. Nous sommes dans un seul et même récit, le sien ; le mien.

Quel est le statut des « témoignages » des soldats français et allemands ?
Ce que disent ces hommes vient des correspondances, des journaux authentiques que ces combattants ont écrits et qui ont été, en France, recueillis par Jean-François Lecaillon et, en Allemagne, par Heidi Mehrkens. C’est la voix de la guerre dans ce qu’elle a de plus cru, de plus violent, de plus terrible. Il est d’ailleurs significatif que les témoignages des vainqueurs (les Allemands) et des vaincus (les Français) sont si proches que l’on pourrait presque les interchanger !

Vous avez disposé de moyens considérables pour les scènes de batailles ?
J’ai surtout disposé de l’enthousiasme des gens du pays bitchois et des alentours. Sans leur énergie, leur conviction, leur force à tenir leur rôle, si petit soit-il, ce film aurait été impossible.

Et les acteurs professionnels ?
La performance de Patrick Mille est exceptionnelle parce qu’il devait non seulement tenir son rôle et au-delà tenir sa place face aux chercheurs, ce qu’il a fait avec une rare intelligence, beaucoup de modestie et de talent. Quant à mon ami Jacques Pater, il est un Teyssier plein de courage et de doute, dressé dans la solitude d’un homme qui peut affirmer « je n’ai jamais capitulé !… ». Mais il faudrait que je parle aussi de Laurent Becker, de Patrice Valota, de Benoît Murracciole, de Jean Vautrin qui fait un maire de Bitche… et de ma fille Lorraine au prénom prédestiné…

Les chercheurs se sont prêtés de bonne grâce à être filmés dans les scènes de fiction !
Comme de véritables acteurs professionnels ! Après le spectacle de l’action, ils nous offrent le spectacle de la réflexion, de la pensée.

Tout de même, c’est audacieux de faire arriver la bombe atomique au milieu des affrontements de 1870…
« La Forteresse assiégée » n’est pas un film sur la guerre de 1870, c’est un film sur la guerre. Il me paraissait indispensable d’amener le spectateur jusqu’à aujourd’hui. Hélas, si l’horreur de la guerre est une horreur historique, c’est aussi une horreur contemporaine. La guerre de 70 était «idéale» pour fracturer le discours stratégique, pour nous forcer à l’entendre, à y réfléchir.

Si vous deviez choisir un plan ou une séquence emblématique, de votre point de vue, que choisiriez-vous ?
Celui de l’enfant mort sur les marches, d’une rue de Bitche. Il est nu, éventré, couvert de sang et d’une pâleur extrême… Là, les mots ne sont plus nécessaires.

Edité le : 17-11-06
Dernière mise à jour le : 17-11-06


+ de Comprendre le monde