Taille du texte: + -
Accueil > Echappées culturelles > Cultures Electroniques > Art biotech > Entretien avec Oron Catts

Cultures Electroniques

elektra exit 2010 trabsmediale Sk-interfaces Orlan Shift Nancy Happy Cube Day Ars Stelarc Stimuline 3Dkids varusschlacht Elektra dorkbot paris douglas repetto (...)

Cultures Electroniques

28/02/06

Entretien avec Oron Catts

Face aux questions éthiques brûlantes soulevées par la biotechnologie, de plus en plus d’artistes se consacrent eux aussi à ce thème. Pour certains, la biotechnologie n’est plus seulement un thème mais aussi un moyen d’expression.

L’un des précurseurs de cette tendance est le groupement d’artistes « Tissue Culture & Art » du laboratoire australien pour la collaboration scientifico-artistique « Symbiotica » de Perth, dans l’ouest de l’Australie. Les artistes peuvent y poser eux-mêmes les questions les plus dérangeantes et ont accès à tous les instituts de recherche.

Ils mettent à rude épreuve la barrières des espèces entre l’Homme et l’animal et demandent pourquoi, dans l’ère de la biotechnologie, nous trouvons l’élevage de masse normal et nous nous parons toujours de peaux d’animaux morts alors qu’on pourrait aussi produire du « cuir artificiel » à partir de cellules de peau humaines…

Jens Hauser a rencontré « TC&A » à Perth.
  • L'entretien
Jens Hauser : Pourquoi les artistes comme vous produisent-ils en laboratoire du « victimless leather » – du cuir biologique sans victime animale?

Oron Catts : Aujourd’hui, le secteur de la biotechnologie produit toujours plus de chimères. Ainsi, on implante des cellules souches humaines dans des cerveaux de rats. Elles y développent des cellules nerveuses entièrement fonctionnelles. Et la liste s’allonge chaque jour. Dans la biotechnologie, la barrière des espèces a été brisée. Cela amène de nombreuses questions : à partir de combien de cellules humaines un cerveau de rat devient-il humain ? Ou bien, combien d’organes animaux peut-on implanter dans un être humain avant qu’il ne devienne un animal ? De plus en plus, on veut aujourd’hui implanter des cellules et tissus animaux dans l’être humain. Donc de plus en plus, ce n’est plus sur notre corps mais dans notre corps que nous portons des parties animales! Déjà, en 2003, nous avons réalisé, lors de l’exposition « L’art biotech » à Nantes, des sculptures en forme de steaks à partir de cellules de grenouilles, sans tuer d’animaux. Mais nous sommes très ironiques quant à l’utopie d’une société sans élevage en batterie et victime animale. Cela nécessiterait tellement de technologie et d’argent, qui serait prêt à payer ? Nos sculptures semi-vivantes n’ont pas de système immunitaire et doivent être contenues dans un « corps » techno-scientifique. Les promesses ronflantes de l’industrie de la biotechnologie sont-elles réellement justifiées ?

JH : Votre « blouson de cuir sans victime » se compose d’un mélange de cellules de porc, de souris et d’Homme. La barrière des espèces ne semble plus jouer aucun rôle.


OC : Par l’art nous posons des questions philosophiques comme celles soulévées par Peter Singer dans son concept du « spécisme », la discrimination en fonction de l’espèce. Nous pensons que tous les êtres vivants s’inscrivent dans un continuum. En tant qu’êtres humains, nous faisons partie de ce continuum de la nature, nous n’en sommes pas isolés. L’Homme doit aujourd’hui en être conscients, à l’heure où, par le biais de la biotechnologie, il commence à manipuler fondamentalement les mécanismes de la vie. La technologie que nous développons nous permet de provoquer des modifications considérables, elle nous montre d’autre part que les organismes humains et animaux sont très proches et peuvent être mélangés. Si l’idée de porter des vêtements à base de cellules humaines nous dérange, nous pouvons nous demander si porter des parties d’animaux morts ne devrait pas aussi nous déranger.


JH : A Perth, l’alternative biotechnologique du « cuir sans victime » est présentée dans le cadre d’une exposition de nouveaux textiles!

OC : Notre quotidien est constellé de normalités que je trouve non éthiques. On ne se demande pas s’il est éthique de tuer des animaux pour les besoins de la mode. Mais on nous reproche de ne pas respecter l’éthique parce que nous travaillons avec la biotechnologie. Nous ne cherchons pas à créer une utopie de l’avenir. Nous voulons que le public remette en question de manière critique ses traditions comme son opinion sur les perspectives biotechnologiques.

JH : Votre laboratoire dans la galerie n’est jamais blanc mais noir sombre et sur les écrans, les images microscopiques de cellules sont entrecoupées d’images subliminales frankensteiniennes...

OC : Nous jouons sur l’image de Frankenstein. Le docteur Frankenstein n’était pas quelqu’un de maléfique ou un monstre. Mais, par imprudence, il perdit le contrôle de sa créature. Ces questions sont aujourd’hui d’actualité : avec quelle prudence traitons-nous les mécanismes de vie que nous manipulons ?

JH : D’où l’apparition de personnages douteux sur les images, tels que le théoricien de l’eugénisme Alexis Carrel. Et le laboratoire noir est votre « hommage » cynique au laboratoire noir de Carrel, où il menait ses recherches en matière de culture tissulaire au début du vingtième siècle…

OC : Nous exploitons à l’heure actuelle d’autres espèces, alors que, dans le même temps, les découvertes scientifiques suppriment les barrières entre les espèces. Pensons donc à ce que cela implique si nous exploitons notre propre espèce. L’Europe a déjà connu une telle situation dans les années 30 et 40, lorsqu’on a mal interprété la théorie de l’évolution et réduit d’autres êtres humains au statut d’animaux afin de justifier les expériences sur l’Homme. On se souvient des parties du corps transformées en marchandise et des lambeaux de peau décoratifs pendant l’holocauste.

JH : Ainsi le « cuir sans victime » n’est pas tant un produit d’avenir qu’une métaphore devenue chair.

OC : Porter du cuir signifie porter une partie d’un „autre“ mort. Ce n’est acceptable que si l’on établit une barrière très claire entre l’Homme et l’animal, et nous voyons aujourd’hui, avec la recherche sur les cellules souches et la transplantation d’organes, que cette barrière est très poreuse. Le cuir est donc pour nous une métaphore du manque de compassion envers d’autres êtres sensibles. Nous pensons que notre rôle d’artistes est de remettre en question des idées reçues. Et la situation tourne au grotesque lorsque nous sommes mis au pilori sur la place publique par des personnes qui… portent tout un ensemble en cuir !

  • Liens
>> Tissue Culture & Art
>> The space between
>> Symbiotica

....................................................
Cultures Electroniques
Victimless Leather
Un reportage de Jens Hauser
Mai 2004
Perth - Australie
....................................................

Edité le : 25-02-05
Dernière mise à jour le : 28-02-06