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01/12/05

Entretien avec Rolando Villazón

Réalisé par Teresa Pieschacón Raphael


Monsieur Villazón, pourquoi vouliez-vous au départ devenir prêtre ?
Ma famille est catholique, et l'établissement dans lequel j'ai été scolarisé après avoir été mis à la porte de l'école allemande de Mexico à cause de mes résultats catastrophiques était également catholique. L'école était gouvernée par les principes chrétiens du pédagogue français Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719), qui a été canonisé en 1900. Je voulais devenir comme lui, être un lassalliste. Aujourd'hui, avec le recul, je pense que je voulais simplement devenir une personnalité impressionnante. Si vous prenez les rituels qui ont entouré le décès du Pape, la fumée blanche, l'intronisation de son successeur, les robes rouges... c'est un spectacle unique...

... C'est du pur opéra! Vous ne vous trompiez pas tant que cela, à l'époque.
Non (rire). Mon action comportait également une composante mystique. La personne de Jésus continue à me passionner ; c'est un homme dont les idées ont changé le monde entier. Je voulais vraiment faire vœu de pauvreté et d'obéissance...

... Et également de chasteté ?
Quelle impertinence ! (éclat de rire). J'ai été quelques mois missionnaire en sandales et tunique au Mexique, dans les montagnes, et j'y ai vécu avec les frères lasallistes. J'ai lu les évangiles, les traités théologiques et le "Portrait de l'artiste en jeune homme" de James Joyce. Cela a eu une grande influence sur moi.

... Les difficultés que Joyce a rencontrées à l'école et avec le passage à l'âge adulte, ainsi que ses conflits avec le catholicisme irlandais ?
Oui. Je crois que ce que je fais sur scène comporte un aspect mystique. On peut donc comparer la vie d'un artiste avec une vocation religieuse. Elle se nourrit des mêmes sources, exige la même passion, le même don de soi. Bien sûr, un prêtre me dira que sa mission est plus noble et sublime ; il n'en reste pas moins que je vis de façon religieuse ma passion pour la musique.

... mais sans sandales et avec moins de mortifications
(Eclat de rire) Cela dépend de ce que veut faire le metteur en scène (rires). Je ne veux pas faire du divertissement superficiel, mais laisser des traces dans l'âme, partager avec le public mon énergie et la passion qui m'habite. L'art est l'âme de la société, ce n'est pas un accessoire, il représente un univers qui nous rend sensible et réceptif. L'objectif est atteint lorsqu'on établit une communication entre les artistes, la musique et le public. S'il oublie dans ces moments là que Berlusconi existe, qu'il y a des guerres, je considère que j'aurais déjà fait beaucoup. Je pense que notre subconscient est mis en scène grâce à la musique, et c'est cela qui nous émeut tant. Lorsque nous crions nos sentiments sur scène, que nous laissons libre cours à des émotions bruyantes, que ce soit avec ou sans violons, il se peut que cela paraisse parfois exagéré, nous ne vivons cela dans la vraie vie, naturellement, mais nous le ressentons au plus profond de nous. Il est fréquent qu'un opéra soit en train de jouer dans notre for intérieur, avec toutes les outrances qui sont parfois montrées sur scène. C'est pourquoi l'opéra sera toujours quelque chose de moderne, qui nous parle à tous, jeunes et vieux.

Votre père était responsable d'une maison de disques, est-ce pour cela que vous aimez la musique ?
Peut-être. Il a travaillé chez CBS, aujourd'hui Sony Music, au Mexique, dans l'exploitation. Je suis né en in 1972 à Mexico, et j'ai une soeur plus jeune, mais je suis le seul fou de la famille...

Quand vous-en êtes-vous rendu compte?
(Eclat de rire) Quand j'étais tout petit, je voulais tout le temps qu'on me remarque, j'adorais me glisser dans la peau de personnages et tout le monde devait me regarder. Lorsque j'ai vu, encore enfant, un dessin qui représentait Huckleberry Finn en salopette et pieds nus, je suis allé dans la rue sans chaussures, car je voulais ressentir une impression de liberté. J'ai particulièrement aimé Don Quichotte, l'élément idéaliste et mystique du personnage. Je me suis bricolé une armure à partir de tubes et de cartons, un balai a fait office de lance. A la même époque, on m'a offert un vélo, mais j'ai trouvé que cela n'allait pas avec Don Quichotte. Rossinante est une vieille haridelle : j'ai donc cassé mon vélo, je l'ai enfourché et ai chanté "Yo soy Don Quijote!..." (il chante et rit aux éclats). A l'âge de seize ans, j'ai lu une biographie du Mahatma Gandhi.

On retrouve les sandales...
(Rire) Oui, je me suis acheté des lunettes et une longue tunique. Je me mettais constamment en scène. A l'école des Beaux-arts, j'adulais mon professeur au point de commencer à l'imiter, ses gestes, ses mimiques, sa voix. Pour moi, la littérature est une merveilleuse école, un refuge. J'ai rêvé d'être un magicien du Moyen Age, comme Merlin, ou un buffon. Je ne me voyais jamais en prince ou en chevalier. Dans les romans, les personnages me semblaient toujours plus réels que ceux qui m'entouraient. Les personnages des livres nous apprennent à sonder les profondeurs de l'être humain. Dans la vie quotidienne, nous ne voyons que les visages, les gestes. C'est plutôt la littérature qui nous apporte les réponses sur le comment, le pourquoi, les origines.

Si vous vouliez toujours être quelqu'un d'autre, est-ce que vous vous aimez, pouvez-vous vous supporter ?
(Rire) C'est vraiment une excellente question ! Je me trouve très distrayant (rire). Il est vrai que je me cherche toujours chez les autres. Cela dit, j'ai une très forte personnalité. Une partie de moi, Rolando Villazón, passe dans mes personnages.

Ce n'est pas votre vrai nom...
Non. Mon arrière-grand-mère et son fils, mon grand-père, étaient autrichiens. Mon grand-père a fui l'Autriche ; il était juif, et s'appelait Emilio Roth. C'est le beau-père de mon père qui s'appelait Villazón. Mon grand-père était une vraie star du football.

Tout cela finit par se rencontrer...
L'histoire n'est pas finie. Avant la mort de mon arrière-grand-mère, elle a émis le souhait que ses arrière-petits-enfants découvrent un peu sa culture. Nous sommes donc allés à l'école allemande. Onze années plus tard, lorsqu'on m'a mis à la porte de cette école, mon arrière-grand-mère vivait encore (rire). Elle est morte ensuite. Elle est morte à la Garcia Marquez, avec beaucoup de "realismo mágico". Elle vivait à Cuernavaca, où nous allions lui rendre visite une fois par mois ; elle nous parlait toujours beaucoup de l'Europe, ce que je trouvais fascinant. A l'école, on nous montrait les cartes de géographie, mais je n'avais pas vraiment de lien avec l'Europe. Mes amis y passaient toujours leurs vacances. Ils parlaient de la neige, de la chanson "Mon beau sapin", et je ne savais pas de quoi ils parlaient (rire). Un jour, mon arrière-grand-mère m'a appelé et m'a dit : "Je vais mourir, je vous aime tous". Une semaine plus tard, nous sommes allés la voir, mais la maison était vide. Elle avait disparu, et nous n'avons jamais su où. Comme pour Remedios la Bella dans "Cent années de solitude"...

Avez-vous encore quatre fois par semaine des séances de psychanalyse ?
Oui, chaque séance dure 45 minutes. Mais mon analyste vit au Mexique, et nous nous téléphonons souvent.

Votre femme est psychologue...
Oui, mais elle ne me soigne pas, ce serait grave (rire). Cela dit, c'est elle qui m'a proposé de faire une analyse. Au départ, j'étais très sceptique, mais maintenant, cela m'aide beaucoup.

Comment cela vous aide-t-il en tant que chanteur ?
C'est un excellent investissement, pour grandir et s'épanouir, pour se libérer, ce qui est essentiel pour un chanteur. On peut apprendre beaucoup de choses auprès de professeurs, mais il faut évoluer de l'intérieur, apprendre à se comprendre et à régler ses contradictions internes. Ce n'est que de cette façon que l'on peut communiquer sur le plan musical. La constitution psychologique d'un chanteur influe aussi sur son timbre, sur l'expression de sa voix. C'est en cela que la psychanalyse m'est utile.

En août 2005, vous avez fait vos débuts à Salzbourg dans le rôle d'Alfredo. Vous êtes un caricaturiste doué, comment dessineriez-vous Alfredo ?
Je le représenterais comme un jeune homme avec une loupe et beaucoup de points d'interrogation et d'exclamation. C'est un jeune homme qui est confronté à des grands sentiments adultes alors qu'il est encore très jeune. Il tombe amoureux d'une courtisane, d'abord de façon platonique. Tout d'un coup, il la découvre, passe avec elle des nuits et des journées de passion... J'ai participé à 15 productions, et chanté ce rôle au moins cent fois. Il reste magnifique à mes yeux.

Que diraient les frères lasallistes de la carrière que vous avez faite ?
Tu as fait le bon choix, mon frère. C'était ta voie (éclats de rires).

Edité le : 01-12-05
Dernière mise à jour le : 01-12-05