Comment avez-vous fait pour révéler des secrets si bien gardés ?Éric Laurent : J'ai commencé à travailler sur ce sujet en 1973, au moment du premier choc pétrolier. Je me suis mis à approcher le cœur du pouvoir pétrolier, à connaître certains de ses hommes-clés, à pressentir aussi combien la marche du monde en dépendait. Cela relève d'un artisanat journalistique de plus en plus méprisé : chercher les informations à la source et les recouper. Parce que ce qui entoure le pétrole est complexe et opaque, la presse se contente des communiqués officiels, presque toujours mensongers. Il n'existe aucune source indépendante de statistiques : elles proviennent des compagnies et des pays producteurs, qui ont tout intérêt à les manipuler. C'est ainsi que les réserves mondiales sont surestimées de 300 milliards de barils depuis 1986, date à laquelle, pour augmenter leurs quotas de production, les pays arabes de l'Opep ont gonflé les chiffres.
D'autres exemples ?Dès 1928, les sept grandes compagnies pétrolières occidentales se sont partagées le monde, dans un secret qui n'a filtré que dans les années 1950.
Le choc pétrolier de 1973, qu'on présente comme une réaction des pays arabes producteurs, est en réalité le fait de ces mêmes compagnies, qui voulaient dégager de gros bénéfices afin d'investir dans la prospection. Et c'est par le pétrole que Reagan a fait tomber l'URSS, comme on le découvre dans le film.
Il s'achève sur un futur lourd de menaces…Le XXIe siècle a vu s'ouvrir une nouvelle phase, avec l'intervention en Irak de 2003, coup d'envoi d'une guerre du pétrole qui va gagner en intensité : les réserves mondiales s'épuisent et les compagnies en détiennent à peine 7 %. Les forces sont redistribuées. D'une part parce que la Chine entend s'assurer une hégémonie absolue sur les matières premières, et qu'elle en a les moyens. D'autre part, parce que quatre pays producteurs détiennent les clés de l'avenir, et aucun n'est l'ami de l'Occident : l'Iran, l'Arabie Saoudite, le Venezuela et la Russie. Or, pour répondre à la demande mondiale, il faudrait découvrir l'équivalent de quatre Arabie Saoudite ! On risque de voir se
multiplier les catastrophes écologiques comme celle du Golfe du Mexique, car on recherche le pétrole à des conditions toujours plus risquées.
Propos recueillis par Irène Berelowitch * Éditions Plon, 2006