Un travail qui cultive un aspect naturel, épuré : « Pour moi, le film repose sur une base réaliste. On ne doit pas sentir l’artifice […] ». S’il choisit la plupart du temps de tourner avec des acteurs amateurs, il veillera cependant à les sélectionner, entre autres, pour leur grain de peau impeccable, pour ne pas avoir à les maquiller. Il lui arrive fréquemment de tourner avec deux lampes pour seul éclairage, et de tenir lui-même des cartons à dessins tapissés d’aluminium ou de papier blanc. De même, à la différence de la Nouvelle Vague et d’un Godard, qui « contrairement à ce que l’on a pu dire, […] n’ont pas du tout accroché au son direct », ainsi que le révèle Jean-Pierre Ruh engagé pour la prise de son de « Ma nuit chez Maud », il devient un adepte du son direct qu’il développe avec intelligence et sensibilité, ouvrant la voie à d’autres cinéastes comme Alain Resnais. Même dans « Perceval le Gallois », entièrement tourné en studio dans un décor peint, il n’a eu recours qu’au son direct, ce qui confère au film une immédiateté et une légèreté surprenantes, en dépit des décors stylisés et du texte en vers, traduit de l’ancien français par Eric Rohmer.
Pour l’observateur Eric Rohmer, il s’agit de transcrire fidèlement les multiples apparences du monde. Mettre en avant ce que l’on montre, non comment on le montre. L’image ne trahit le « metteur en scène » que dans son choix d’une esthétique de la transparence. Ce qui définit Eric Rohmer plus que d’autres cinéastes, là où il se révèlera en tant qu’auteur, ce ne sera pas par le truchement d’une rhétorique cinématographique – « les effets de cinéma » comme il l’appelle et qu’il note dans les films de Godard, d’Antonioni et de Wenders qu’il apprécie sans vouloir en suivre l’exemple – mais dans les histoires, les lieux, les personnages, la morale. Il est l’auteur d’un cinéma analytique qui ne s’évapore pas dans l’esthétisme. Il observe au microscope les évolutions des personnages, leur interaction entre eux ou avec les paysages et les milieux, les rythmes et les flux qui animent le monde. D’ailleurs, Eric Rohmer ramène son désir de faire du cinéma, à une envie première de filmer les phénomènes naturels ; il considère le cinéma comme un moyen de connaissance du monde, tout juste après la science.
Le « grand Momo » s’est toujours distingué par une approche radicale et obsessionnelle de la nature du cinéma. Il défend une conception du réalisme cinématographique qui est une systématisation du thème majeur de Bazin : la mission du cinéma comme forme d’art réaliste. Ainsi que l’explique Tom Gunning dans son article « Eric Rohmer et l’héritage du réalisme cinématographique » (2) : « Le cinéma n’est pas un langage ; comme le répète souvent Rohmer, non un moyen de dire, mais de montrer. A ce titre, c’est un médium qui peut exprimer les divers corps existants – y compris les objets, les gens, les arbres, les rochers, les océans, les membres et les organes, aussi bien que les contes, les conversations, les philosophies, et même les œuvres d’art – tout en préservant leur intégrité individuelle, voire étrangère. Le réalisme cinématographique n’est pas en adéquation absolue avec le vraisemblable, et il ne consiste pas non plus à rendre les choses plus vivantes ou plus dramatiques ; il s’attache plutôt à respecter le poids et la résistance à la fois du langage et des choses. » Tout en suivant un fil rouge qui lui permet de ne pas se perdre, Eric Rohmer ne cesse de chercher et de se renouveler. Une formule qui lui a permis de s'imposer et de proposer, un demi-siècle après son premier long-métrage, des films emplis de sève.







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