En effet, ces craintes sont fondées sur le fait qu’à la monnaie unique ne correspond pas une politique fiscale unique. Et les chefs d’État et de gouvernement se qui se réunissent le 11 février à Bruxelles auraient raison de manifester leur volonté politique de garantir l’unité de la zone euro. Car l’histoire économique montre que les unions monétaires ayant existé par le passé qui n’ont pas abouti à une union politique ont toutes fini par éclater, comme ce fut le cas des Unions latines et scandinaves aux XIXe siècle.
Le risque est d’autant plus grand que la zone euro ne satisfait pas à deux des critères que la théorie économique attribue à une « zone monétaire optimale », dans la mesure où il n’y a pas de transferts fiscaux entre les États membres et où la main d’œuvre est très peu mobile. La zone euro est donc mal préparée pour affronter des chocs affectant de façon différente les États utilisant la monnaie unique, comme c’est le cas avec cette crise. En effet, les États membres sont endettés à des niveaux différents, tout en partageant la politique monétaire. Face à ces différents niveaux d’endettement, le risque est donc grand que les intérêts des États divergent sur la nature de la politique monétaire à mener, c’est-à-dire, relever ou maintenir les taux d’intérêt, et qu’ils puissent sentir la tentation de revenir à une politique monétaire, et donc une monnaie, nationale.
C’est sur quoi parient les marchés, convaincus que la politique fiscale restera un tabou pour l’Europe, les États ne pouvant pas s’émasculer encore de cette partcolossale de leur souveraineté. L’impôt, quand même ! À titre de comparaison, si la zone dollar ne risque pas d’éclater en cas de défaillance de la Californie (qui n’est d’ailleurs pas « la Grèce des USA » mais une sorte d’Allemagne), c’est parce que cet État sera soutenu en cas de problème de payement.
Or, l’Europe est moins éloignée sur ce plan des États-Unis qu’on ne le pense. C’est vrai qu’elle n’a pas une politique fiscale, mais il n’est pas exact de dire qu’il n’y a pas de transferts fiscaux entre les États membres de la zone euro. En effet, les fonds structurels et les fonds dévolus à la cohésion sociale constituent une vraie politique sociale à l’échelle européenne dont le but est d'accompagner les régions et les États en leur donnant les instruments pour participer sur un pied d'égalité aux bénéfices de la construction économique. Cette politique constitue un exemple d’engagement fiscal des États riches pour permettre au grand marché de fonctionner, tout en exprimant une solidarité européenne en développement.
Les gouvernements ont plusieurs façons d’afficher leur solidarité et de pousser l’UE à atteindre une zone monétaire sinon optimale, du moins politiquement robuste. La proposition du gouvernement espagnol de sanctionner les États qui n’appliqueront pas la stratégie commune pour 2020 n’a pas enthousiasmé ses partenaires. Pourtant la « méthode ouverte de coordination » de la stratégie de Lisbonne, qui a cherché à mieux coordonner les politiques sociales et celles de l’emploi au-delà des limites de compétences du traité, pourrait permettre d’encadrer les réformes demandées aux gouvernements suspects de laxisme budgétaire. À condition de fournir de vrais encouragements, comme l’écrivait Laurence Boone, chef économiste France chez Barclays Capital pour Les Échos « À défaut de bâtons, il faut donc trouver des carottes pour inciter à redresser leurs finances les pays qui font peser des incertitudes sur la zone euro. Une solution serait donc que l'UE continue de financer ces dépenses d'investissement (via les fonds structurels ou la Banque européenne d'investissement), en échange d'un engagement national pour la rigueur.» En outre, il faudrait aussi que la stratégie UE 2020 favorise la mobilité des travailleurs européens, en encourageant davantage la « portabilité » des droits sociaux. Sans oublier de continuer à doter dans le futur budget communautaire les fonds nécessaires pour soutenir les États fragilisés par la crise.
Les réalistes ont raison de nous rappeler que la mobilité des travailleurs achoppera toujours sur la diversité linguistique et culturelle. Par ailleurs, la situation financière de l’Europe ne laisse pas supposer que les États soient prêts à consentir un accroissement du budget de cohésion à l’horizon 2013. Il semble qu’à court terme il n’y ait pas d’alternative à la rigueur imposée de l’extérieur, au rythme réaliste et exigeant des agences de notation par rapport à celui soucieux de la souveraineté nationale qui a été la caractéristique de la stratégie de Lisbonne.
Pourtant ces considérations portent sur le long terme, et peuvent être réalistes en ce qu’elles n’ont pas par pour seul souci la solidarité mais aussi l’intérêt bien entendu des pays plus riches d’Europe, qui ont tout intérêt à sauver les mauvais de la classe pour qu’ils restent demandeurs de leurs produits. Car, au fond, l’Europe profite à presque tous.
Un article de Libération sur la manière dont les spéculateurs utilisent les divergences entre les États membres pour essayer de faire trébucher les États les plus touchés par la crise : La spéculation attaque l’Europe par le sud
Sur le rôle des mécanismes de marché et des fonds structurels comme politique sociale à l’échelle européenne, un papier que j’avais écrit sur ce sujet pour le site de l'Association Nouvelle Europe en mai 2009 : La lutte contre l'exclusion en Europe passe-t-elle par le marché ?
Charlemagne, le blogueur de « The Economist » sur les affaires européennes, envisage ici plusieurs façons de venir en aide à la Grèce.
La revue quotidienne du web d'Alexander Knetig.







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