Qu'est-ce que tu veux, me rétorquez-vous, que nous traitions un convoi pour Auschwitz comme un ascenseur qui se coince ou simplement comme un séjour dans un abri antiaérien ? Et j'en reviens à ma fameuse Gisela de Princeton qui me sert, toute propre, comme sur un plateau, sa chance d'être née « après » et me reproche impitoyablement la malchance d'être née avant. En voilà une qui n'hésitait pas à établir des comparaisons, seulement ces comparaisons devenaient immédiatement des équations, et, comme elle ne calculait pas bien, les solutions n'étaient pas les bonnes. D'un autre côté, si on ne compare pas du tout, on ne peut formuler aucune pensée, et on en reste au fonctionnement à vide de formules qui tournent en rond, comme dans la plupart des discours de commémoration. Moi, je me tais, je ne peux qu'écouter, je n'ai pas le droit d'intervenir. Nous étions pourtant entre gens de la même génération, de bonne volonté, aptes à communiquer, mais la vieille guerre a fait sauter les ponts entre nous, et nous nous tenons sur les piles qui se dressent dans nos nouvelles maisons. Pourtant, s'il n'y avait plus du tout de ponts entre mes souvenirs et les vôtres, pourquoi écrirais-je seulement ce livre ?
Les gens qui ont éprouvé la peur de la mort dans un espace confiné peuvent se faire une idée de ce qu'a pu être un convoi tel que je le décris. De même qu'ayant vécu ce convoi, j'ai une sorte de compréhension de ce qu'a pu être la mort dans les chambres à gaz. Ou je me crois capable de cette compréhension. La réflexion sur les situations humaines est-elle jamais autre chose qu'une projection de ce que l'on connaît sur ce que l'on découvre ou croit découvrir d'analogue ? On ne s'en tire pas sans comparaisons.

Rediffusions : 15 janvier 2011 à 16h50 et 18 janvier 2011 à 10h20
Auschwitz, premiers témoignages
Fondé sur des témoignages recueillis juste après la guerre, ce film rend tangible l'atroce quotidien vécu à Auschwitz. Un document bouleversant, rigoureux sur le plan formel autant qu'historique, signé Emil Weiss

Juste avant que ça devienne totalement insoutenable, les portes s'ouvrirent. Puis tout se passa très vite : le wagon fut vidé en un rien de temps, ma mère eut juste le temps d'attraper le ballot sur lequel elle était assise (elle s'est toujours raccrochée à des objets, comme moi aux mots). Tirée en avant, poussée par-derrière, je tombai du wagon, car il fallait sauter pour descendre ; ces wagons étaient trop haute — je relève qu'en bon observateur, Peter Weiss le note également. Je me redressai, j'avais envie de pleurer ou tout au moins de me plaindre, mais les larmes se tarirent devant l'horreur des lieux. On aurait dû éprouver un soulagement, et du reste je me sentis quelques instants soulagée de n'être enfin plus à macérer dans une boîte à sardines, et de respirer l'air pur. Sauf que l'air n'était pas pur, il sentait quelque chose d'incomparable à quoi que ce soit d'autre au monde. Et je sus instinctivement et immédiatement qu'ici il n'était pas question de pleurer, d'attirer l'attention sur soi.
Meurtrie, fourbue, épuisée, je ravalai l'horreur qui me prenait à la gorge comme la nausée. Maintenant un peu de calme, un verre d'eau, revenir à soi. Ce n'était précisément pas au programme. Tout autour de nous des braillements horribles, terrorisants, qui ne voulaient pas finir. Les hommes qui nous avaient tirés des wagons à coup de « raus, raus »¹ et qui nous conduisaient plus loin aboyaient comme des chiens enragés. Je m'estimais heureuse d'être et de marcher au milieu de notre tas.
Ce ton plein de haine qui tout à la fois chasse de la communauté des hommes celui à qui il s'adresse ou sur qui il hurle et le maintient prisonnier comme un objet, je devais l'avoir présent dans les oreilles au cours des semaines suivantes et à chaque fois, je me sentais me rétracter. C'était un ton uniquement fait pour intimider et par là même abrutir. On ne se rend pas compte le plus souvent des égards que l'on prend dans la conversation habituelle, et même dans l'irritation, la dispute ou la colère. On se dispute avec un égal, or nous n'étions même pas des adversaires. À Auschwitz, le comportement autoritaire était toujours fait pour rabaisser, rejeter l'existence humaine du détenu, nier son droit à être là. Primo Levi le décrit dans son livre Si c'est un homme². Mais lui, il arrivait là avec l'assurance d'un Européen adulte, achevé, intellectuellement rationaliste, géographiquement d'origine italienne. Pour un enfant, c'était différent, car dans le peu d'années de mon existence consciente, le droit à cette existence m'avait été progressivement dénié, de telle sorte que Birkenau n'était pas exempt à mes yeux de toute logique. C'était un peu comme si du simple fait qu'on était en vie, on avait fait irruption sur un territoire étranger, et ceux qui vous adressaient la parole vous faisaient savoir que votre existence était indésirable. De même que deux ans auparavant, les pancartes apposées dans les magasins aryens m'avaient fait savoir que je n'y étais pas admise. La roue avait tourné encore d'un cran, et le sol sur lequel j'étais voulait que je disparaisse.
Et sur cette rampe il faut encore que je tombe. Au sortir d'une anesthésie, je tombe, soulagée et épouvantée à la fois, par la porte brusquement grande ouverte de ce wagon jusqu'alors scellé sur cette rampe devenue depuis célèbre, alors encore inconnue, impasse dans la course à la mort d'une culture démente. Instant inoubliable figé et pétrifié dans mon rapport à la vie. De Charybde en Scylla, du wagon à bestiaux à la rampe, du convoi au camp, de la porte barricadée à l'air empuanti.
Pour en savoir plus : consultez notre point fort "Holocauste"
1. Dehors, dehors.
2. Traduit de l'italien par Martine Schuoffeneger, JulUard, 1987.







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