Européennes 2009 - 09/06/09
Silence ! On vote : une Europe à deux voix
par Anne MUXEL, Directrice de recherches au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF)
On s'y attendait, mais la confirmation du record d'abstention lors de ces septièmes élections européennes depuis leur coup d'envoi en 1979 est sans conteste un signal dont l'ensemble de la classe politique, au niveau national comme au niveau européen, doit tenir compte. Six électeurs européens sur dix ont boudé les urnes et ont fait entendre une voix blanche, silencieuse.
Par rapport à 2004, cette Europe muette a progressé de deux points supplémentaires. En trente ans, soit l'espace d'une génération, le poids des abstentionnistes n'a cessé de se renforcer, s'imposant comme la première force politique dans la plupart des pays de l'Union où le vote n'est pas obligatoire. L'Europe doit faire face à ce hiatus démocratique : alors que le Parlement Européen n'a cessé de gagner en compétence et en pouvoir, alors que la réalité de la construction européenne est de plus en plus présente dans la vie quotidienne des 400 millions d'Européens et qu'une grande majorité d'entre eux y sont attachés, la désignation de leurs représentants dans l'hémicycle de Strasbourg est délaissée par les citoyens. La représentation politique européenne n'est pas considérée comme un enjeu suffisamment saillant pour susciter un bulletin de vote.
Les raisons connues de cette abstention
Les responsables sont identifiés : l'Europe elle-même, trop lointaine, à la fois désincarnée et stigmatisée de tous les maux qui pèsent sur les réalités nationales ; des institutions politiques peu lisibles ; une absence de visibilité d'un leadership européen ; des formations politiques nationales qui n'intègrent pas suffisamment ni en termes programmatiques ni en moyens humains la réalité politique européenne ; et même les medias jugés pas assez pédagogiques et insuffisamment diserts sur les questions touchant l'Europe. Les difficultés pour établir un lien politique à l'Europe sont elles aussi recensées : difficile traduction politique d'un sentiment d'appartenance à une Europe dont le répertoire symbolique et culturel n'est ni suffisamment énoncé ni suffisamment revendiqué ; relatif flottement quant aux frontières mêmes du territoire que l'Europe politique doit embrasser ; déficit de connaissance et insuffisance d'une éducation à la citoyenneté européenne. Toutes ces raisons sont régulièrement invoquées pour expliquer le fossé qui peut séparer les Européens de leur représentation politique.
Qu’entendre de ce silence des urnes ?
Certes, on pourra relativiser cette défection électorale en rappelant que dans la plupart des démocraties européennes, les élections nationales doivent elles aussi compter de plus en plus avec l'abstention. On se rassurera en insistant sur les mutations du comportement électoral et sur l'émergence d'un électeur de plus en plus critique et autonome, ayant élargi sa palette d'outils d'expression démocratique et faisant un usage alterné du vote et de l'abstention pour se faire entendre. Dans la dizaine de pays où se sont déroulées le même jour des élections locales, par exemple en Irlande, un pays qui doit encore ratifier le Traité de Lisbonne, le taux de participation a été meilleur. Mais l'ampleur du retrait de la décision électorale au niveau européen mérite que l'on s'interroge sur l'expression de cette voix majoritaire et muette. Que faut-il entendre dans ce silence des urnes ? A coup sûr que l'abstention n'est pas univoque et qu'elle exprime des motivations diversifiées. Tout d'abord, elle peut avoir une visée politique et on peut y entendre une volonté de sanction. Sanction des gouvernements en place, dans la logique protestataire des élections intermédiaires, et relevant d'abord de préoccupations d'ordre national. Toujours au nom d'une volonté d'expression politique, elle peut aussi exprimer un refus d'Europe et témoigner au travers du retrait du jeu électoral concernant le pouvoir européen un euroscepticisme défensif. Mais le silence qu'elle fait entendre peut aussi, de façon sans doute moins négative, signifier une adhésion consensuelle et peu revendiquée à une Europe en marche. Une grande part de l'abstention des citoyens des pays d'Europe de l'Est récemment entrés dans l'Union relève de cette logique. Enfin, on doit compter aussi une abstention porteuse d'indifférence envers l'Europe politique, par manque d'information et par défaut de connaissance de ses rouages démocratiques comme de ses institutions.
Ce silence polyphonique de l'abstention a donc été la tonalité dominante du concert électoral de ce scrutin.
La droite européenne confirmée
L'autre voix qui s'est faite entendre est celle des votants. Quatre Européens sur dix en moyenne dans les vingt-sept pays ont voté. Ils ont confirmé la droite européenne et accrédité les partis conservateurs et chrétiens démocrates d'un bon niveau de confiance dans leur gestion de la crise économique et financière ayant secoué tous les pays européens depuis l'automne dernier. C'est un résultat important qui montre la réussite des partis de droite sur le terrain de la régulation étatique pour faire face aux effets les plus négatifs de cette crise. En France comme en Allemagne, la victoire de l'UMP et de la CDU, signe une performance notable de leurs dirigeants Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, confirmant le rôle important du couple franco-allemand au sein de l'Europe. Mais les conservateurs gagnent aussi en Italie, en Grande-Bretagne ou encore en Autriche. Cette victoire confirme leur rôle de premier plan dans la composition du Parlement Européen. S'ils perdent une vingtaine de sièges, en raison de la réduction du nombre total d'eurodéputés mais aussi de la scission opérée par les conservateurs britanniques, tchèques et polonais créant un nouveau groupe conservateur, ils ont une confortable avance sur le PSE.
Crise de crédibilité de la gauche
Les sociaux démocrates et les socialistes n'ont pas pu compter sur les suffrages de leurs électeurs dans les mêmes proportions. La défaite de la gauche de gouvernement est patente dans de nombreux pays. Le SPD en Allemagne est au plus bas, le SPÖ en Autriche subit une déroute historique, les Travaillistes en Grande-Bretagne s'effondrent, et le PS en France subit un revers important, son niveau le plus bas à l'exception de 1994, une gifle d'autant plus sévère qu'il se retrouve talonné par la liste Europe-Ecologie des Verts. Cette difficulté éprouvée par la gauche, même lorsqu'elle est dans l'opposition, traduit la crise profonde de sa crédibilité politique ainsi qu'un déficit programmatique pour proposer une alternative politique et économique convaincante. Ce résultat est préoccupant car elle est normalement plus à même de convaincre et de ramener en son sein les électorats populaires les plus touchés et les plus fragilisés. Toutefois on notera que les socialistes font de bons scores en Grèce et en République Tchèque. Bien que perdant un nombre significatif de sièges le PSE reste le deuxième groupe au Parlement Européen. Cette désaffection pour la gauche touche aussi la gauche plus radicale. Die Linke progresse peu en Allemagne (7,2% contre 6,1% en 2004), la gauche communiste en France avec le Front de gauche prend le pas sur le NPA (6,8% contre 5,2%).
Le groupe des Libéraux (ADLE) conserve la troisième place et continuera de jouer son rôle d'arbitre dans le jeu des coalitions lors des votes au Parlement.
Vague verte en France
Surprise de ce scrutin, la relative poussée des Verts en Europe, tout particulièrement en France, sous la bannière de la liste conduite par Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly et José Bové, qui obtient 15,1% des suffrages. Les Verts ont réussi à mobiliser les électeurs sur une thématique européenne et leurs campagnes ont su mobiliser des enjeux socio-économiques et environnementaux qui ont pu convaincre une partie des électeurs en temps de crise davantage que les partis de gauche classique. Le groupe Verts-ALE se retrouve crédité de 11 sièges supplémentaires.
Scores significatifs pour les eurosceptiques et les souverainistes
Mais la voix que les votants ont aussi fait entendre va probablement gronder dans l'hémicycle de la prochaine législature. Les souverainistes et les eurosceptiques se sont exprimés au travers des scores significatifs de petits partis émergents sur la scène politique européenne. Si le leader autrichien Hans-Peter Martin confirme son audience électorale (18%) ainsi que l'UKIP en Grande-Bretagne (17%), de nouveaux partis font leur percée, par exemple le Parti des Pirates en Suède qui défend la liberté de téléchargement sur Internet, qui obtient 7,2% des voix et un député au Parlement, ou encore Jobbik en Hongrie.
Des députés d’extrême-droite
L'extrême-droite ultra-nationaliste et xénophobe sera aussi présente au Parlement. Deux leaders du BNP britannique font leur entrée, mais aussi les députés de la liste néerlandaise conduite par Geert Wilders qui seront au nombre de 4, ou encore le Parti de la Grande Roumanie qui introduit deux députés. La formation d'un groupe d'extrême-droite apparaît désormais envisageable. Même si elle ne pourra pas bouleverser grandement les rapports de vote dans le travail du Parlement, c'est une opposition que le nouveau Parlement ne pourra pas ignorer.
Ces deux voix, celle des abstentionnistes et celle des votants, ont donné forme au nouveau Parlement Européen. Si celui-ci ne connaîtra pas de bouleversements majeurs dans ses équilibres et dans ses rapports de force, son visage a néanmoins quelque peu changé. Mais à coup sûr, l'une de ses principales missions lors de sa législature sera de convaincre les électeurs de s'intéresser à son travail et à son pouvoir pour arrêter la course à l'abstention d'ici les prochaines élections européennes de 2014.
Anne Muxel
Edité le : 08-06-09
Dernière mise à jour le : 09-06-09