Le chef d’orchestre russe Evgeni Mravinski était un artiste au caractère entier : avec lui, c’était tout ou rien. Aucun autre grand chef ne s’est d’ailleurs consacré aussi exclusivement ni aussi longtemps à un seul orchestre. Evgeni Mravinski est né en 1903 à Saint-Pétersbourg. A 35 ans, alors qu’il est encore un petit répétiteur inconnu, il remporte un concours de direction d’orchestre et prend la tête de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, qu’il dirige pendant près d’un demi-siècle, sans interruption, jusqu’à sa mort en 1988. Cet homme sec, de grande taille et d’allure ascétique, est un directeur d’orchestre sévère qui force le respect des musiciens. Adepte acharné des répétitions, pointilleux, il est très fidèle à la partition. Il fait de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad (qui porte à nouveau le nom d’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg) un ensemble de niveau mondial à la sonorité très singulière : les cordes sont sobres et rayonnantes d’énergie, les basses forment une assise grondante et accentuée, et la brillante section des cuivres coiffe l’ensemble avec maestria.
Evgeni Mravinski fait autorité en Union soviétique en dirigeant la première audition mondiale de pas moins de six symphonies de Dimitri Chostakovitch. En 1937, au plus fort de la terreur stalinienne, la représentation de la 5e Symphonie - dont dépend le sort du jeune Chostakovitch - marque le début de la carrière de Mravinski. Chostakovitch dédie sa 8e Symphonie (peut-être son œuvre majeure) à ce chef d’orchestre qui en fait un enregistrement magistral.
Les interprétations de Mravinski font date, celles des symphonies de Piotr Ilitch Tchaïkovski encore plus que celles de Chostakovitch.
En 1960, il enregistre dans un studio londonien les trois dernières symphonies de Tchaïkovski, les 4e, 5e et 6e, pour le label Deutsche Grammophon. Cela lui vaut une notoriété immédiate à l’Ouest. La rigueur et la clarté de ces enregistrements révolutionnent l’image que l’on se fait communément du compositeur russe. Tel un orage purificateur, ils balayent les clichés sur Tchaïkovski, considéré jusque-là comme un compositeur mondain, un homosexuel excentrique et pathétique, et un mélancolique éploré. Les enregistrements de Mravinski sont aujourd’hui encore incontournables.
Il suffit d’entendre avec quelle insistance les trompettes claironnent dans l’introduction de la 4e Symphonie (Tchaïkovski évoquait le fatum, la « force inéluctable qui empêche l’aboutissement de l’élan vers le bonheur »), combien la mélodie dans les mouvements intermédiaires menace parfois d’exploser sous le souffle du désir ardent, quels accents violents et hystériques Mravinsky mêle dans l’exaltation du dernier mouvement. Rien n’est plaintif ni larmoyant. Mravinsky bannit les éléments doucereux que tant de chefs mettent en évidence dans ces symphonies. Son style est méticuleux à l’extrême, direct, à la fois sobre et pathétique. La rigueur formelle, de facture classique, devient intelligible, tout comme l’intentionnalité des œuvres, la logique dans l’évolution et l’exécution des thèmes.
Ce qui ne veut évidemment pas dire que Mravinsky et son Orchestre Philharmonique de Leningrad se distancient de la musique ou qu’ils la jouent dans un style académique. Leur interprétation brûle d’une passion extraordinaire. Les contrastes expressifs, les accents obsessionnels sont poussés à l’extrême, dans la mélancolie comme dans la joie orgiastique.
Les psychogrammes de Tchaïkovski que brosse Mravinsky sont à couper le souffle. Impossible de se soustraire à la fascination de ces enregistrements. Bien qu’ils datent de 1960, leur technicité est toujours d’actualité et les sonorités n’ont rien perdu en acuité.
Symphonies n°4, n°5 et n°6 (« Pathétique ») de Piotr Ilitch Tchaïkovski Orchestre Philharmonique de Leningrad, Evgeni Mravinski (direction)
2 CDs (DG 419746)







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