14/07/08
Expert ès châteaux de sable
Interview de Harald Kimpel
La construction de châteaux de sable a une longue tradition derrière elle. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l'historien de l’art Harald Kimpel s'est penché sur ce "passe-temps ensablé" à travers un livre. Il y explique notamment en quoi ce phénomène serait typiquement allemand.
M. Kimpel, comment avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre ? Et qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à un tel sujet ?
Lorsque l’on est chercheur dans le domaine de l’art, on s’intéresse forcément à l’histoire et à la culture, et il n’est pas rare d’être confronté à des sujets très terre-à-terre, comme par exemple celui des châteaux de sable. On constate alors qu’un objet aussi banal a en fait une symbolique multiple et complexe. Ce phénomène recèle indéniablement une dimension politique.
Dans votre livre, vous expliquez que les châteaux de sable sont un phénomène typiquement allemand. Je vous cite : « Lorsque que sur une plage à l’étranger, on tombe sur un château de sable (NDT. avec un fossé ou un mur qui sépare les vacanciers de leurs voisins), c’est qu’il s’y trouve sans aucun doute un Allemand ». Le château de sable est donc une invention allemande ?
Il semblerait que oui, mais il est difficile de savoir pourquoi. À bien considérer toutes les fonctions que remplit le château de sable, on peut toutefois penser que celui-ci reflète d’une manière très juste l’image du petit-bourgeois allemand, à savoir l’ambivalence dans le rapport au voisin. Construire un château de sable, c’est d’abord un moyen de prendre ses distances, dans le sens où l’on érige un mur autour des siens et de soi-même, mais c’est en même temps une façon de se rapprocher car, par-dessus le mur, on entre en communication avec les autres. Or il est nécessaire de créer d’abord cette distance avant de pouvoir établir le contact.
À quelle époque cette pratique est-elle apparue en Allemagne ?
À vrai dire, on en trouve trace à partir du dernier tiers du XIXe siècle. Son apparition était tributaire d’une condition d’ordre sociologique : la découverte de la mer dans le cadre du tourisme de masse et la conquête de la plage en tant qu’espace de vie en société, pas seulement comme une région miséreuse en marge du continent.
Vous décrivez la construction de ces châteaux, au début de l’été sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique, comme la métamorphose de la plage en une surface lunaire. D’un point de vue français, les châteaux de sable sont associés au jeu, à une activité enfantine, à des petits pâtés. Pourriez-vous nous expliquer ce phénomène ?
Dans les faits, la version allemande du château de sable est une activité bien plus sérieuse qu’un simple passe-temps. Même dans sa forme primitive, celle du XIXe que je viens d’évoquer et dont témoignent les premiers documents photographiques, on constate une dimension politique. Ainsi, en 1870-1871, juste après sa création, le tout jeune Empire allemand se pare, pour ainsi dire, de fortifications sur sa frontière menacée, c’est-à-dire le front de mer, et montre ainsi qu’il est prêt à se défendre jusqu’aux confins de son territoire. Un mouvement de fond d’une grande agressivité est associé à une activité qui était, au départ, tout à fait inoffensive et prosaïque. Voilà encore une preuve qu’au-delà de son rôle initial, purement utilitaire, de protection contre le vent, les intempéries et le regard du voisin, le château de sable est éminemment politique. Et quelques années après la création de l’Empire, on constate effectivement que les tranchées de Verdun et de Douaumont ressemblent comme deux gouttes d’eaux à celles des plages des îles de Sylt ou de Langeoog.
Une autre chose m’a beaucoup étonnée à la lecture de votre ouvrage : en quoi les châteaux de sable sont-ils nuisibles à l’environnement ?
C’est vrai que depuis quelques temps, les châteaux de sable que l’on construit en creusant la terre ne sont plus les bienvenus dans un certain nombre de stations balnéaires. C’est très mal vu, quand ce n’est pas carrément interdit, à la fois pour des raisons écologiques et économiques. D’un point de vue environnemental, on dit que cette pratique fragilise le sol des plages, ce qui favorise l’érosion des sols. Réprimer les châteaux de sable va donc dans le sens de la protection du littoral car c’est indéniablement le sable qui offre le principal potentiel de loisirs sur les côtes. Il existe aussi des raisons économiques à la mauvaise réputation des châteaux de sable : ils entraveraient l’exploitation commerciale des plages en limitant l’espace disponible. Si chacun érige un mur autour de lui, cela réduit forcément le nombre de personnes au kilomètre carré sur la plage.
Cela signifie-t-il que les châteaux de sable appartiennent au passé ?
Sur la forme, je dirais que oui, c’en est bel et bien fini. Une autre raison tient au changement de comportement des vacanciers, qui recherchent toujours plus d’activités encadrées. On fait ce qu’on vous propose, mais on prend de moins en moins d’initiatives.
Depuis quelques années, les festivals de sculpture sur sable ont de plus en plus de succès. Comment expliquez-vous cette tendance ?
Chacun de nous est confronté au phénomène croissant du temps non travaillé, que ce soit grâce à la lutte syndicale ou de manière involontaire. Cette augmentation du temps pour soi, donc du temps non travaillé, a donné naissance à une toute nouvelle économie de la transformation du temps libre en temps travaillé. C’est sous cet angle qu’il faut, à mon sens, envisager le bricolage, mais également les châteaux de sable. Ce phénomène a pour objectif la suppression de l’ennui, l’abolition d’une oisiveté indécente, l’élimination d’un désœuvrement mal placé et permet donc de manifester une bienséance citoyenne et une éthique du labeur, y compris à la plage. En clair : même en vacances, il faut travailler. Le temps non travaillé est transformé en temps travaillé, et il apparaît que le labeur est encore la meilleure forme de liberté. C’est dans ce contexte qu’il faut considérer la multiplication des concours de châteaux de sable, de même que le paradoxe suivant : souvent, ces constructions ne sont même pas réalisées avec le sable alentour mais avec du sable que l’on fait venir de l’autre bout du pays, car celui de la plage locale n’a pas la consistance appropriée pour ce type d’œuvres d’art !
Propos recueillis par Aurélie Grosjean, ARTE (Juillet 2007).
Edité le : 17-07-07
Dernière mise à jour le : 14-07-08