Tout est parti d’un constat général, qui s’exprime dans ce paradoxe : nombre d’entre nous, pour qui la musique compte plus que tout, ne trouve que rarement leur compte quand elle est mise en image pour la télévision. On écoute sans regarder, tant l’image reste en deçà des sons. Tant la musique est si souvent mal comprise, mal sentie et donc mal restituée. En définitive, le compte-rendu de l’image la dépouille de ses sens possibles, et la réduit au seul spectacle, celui de son interprétation. D’un autre côté, ce sentiment que des réalisateurs, pour qui la musique fait toujours sens, sont encore prêts à prendre le taureau par les cornes : partir d’une exigence, que les sons organisés peuvent se frotter aux images organisées, et qu’une œuvre (tentative ou réalisation), qui ne soit pas que la somme (ou la soustraction) des deux, mais l’étincelle du frottement, puisse en surgir. L’enthousiasme donc, face à la lassitude.
La Huit a ainsi décidé de produire, pour la télévision (en coproduction avec Mezzo) et avec le festival Banlieues Bleues, des films qui rendraient compte d’une recherche, dans un esprit de création et de liberté aussi large que possible.
Une carte blanche a été proposée à des réalisateurs pour lesquels la musique est un centre d’intérêt majeur. Il s’agit d’une collection de 12 films d’environ 50 minutes qui mettent en jeu une réflexion autour des rapports entre l’image et la musique.
Soit, si l’on pose l’hypothèse que la musique est intéressante à filmer, quelques questions en vrac: la musique filmée génère t-elle de nouvelles formes cinématographiques ? Comment une forme musicale peut-elle s’accorder à une forme filmique ? Quels liens / oppositions peut-on tisser entre des paramètres (à priori) purement musicaux (le timbre, le rythme, les hauteurs…) et visuels (la couleur, le cadre…) ?
Comment le film musical peut-il rendre plus pertinent notre écoute de la musique ? Et la musique, est-elle en mesure d’accroître notre sensibilité visuelle ?…
Les règles du jeu proposées sont les suivantes : choisir un artiste dont la musique (celle d’un concert donné pour Banlieues Bleues) sera la bande-son du film ; puis, travailler à la mise en images de cette musique, ou la mise en musique d’autres images, puisque les réalisateurs ne seront pas contraints de filmer que les musiciens.
Il est possible de « s’échapper » de la salle de concert, toutes les sources d’images sont exploitables, et toutes les propositions (graphisme, texte, travail sur le format, la couleur, les typographies…), sont les bienvenues.
Chaque réalisateur associé à cette recherche a travaillé sur deux films : Jérôme de Missolz (Conjure (Kip Hanrahan, Ishmael Reed, Taj Mahal…) - 4 Walls) ; Guy Girard (Instant Composers Pool Orchestra – Sainkho Namtchylak) ; Claude Santiago (Cheikha Rabia et Bellemou – Justo Valdez, Hommage à Batata) ; Anaïs Prosaïc (Dave Douglas Septet – Abaton (Sylvie Courvoisier) ; Jacques Goldstein (DJ Spooky et Matthew Shipp – Jerry Gonzales) ; Guillaume Dero (Dirty Dozen Brass Band – Le Sacre du Tympan).
De cette expérience sont nés 12 films qui, chacun à leur manière, convoquent autour de la musique un imaginaire formel et réflexif. En s’appropriant le matériau sonore (musiques, bruits, textes) d’une part, en intensifiant et expérimentant les rapports que ce matériau entretient avec l’image d’autre part, chaque réalisateur apporte la preuve que l’on peut faire autre chose que paraphraser ou divertir.
L’un des faits marquant de cette série est l’omniprésence du politique : évocation des mouvements sociaux noirs américains, des immigrés de nos banlieues, de la guerre moderne. Évocation aussi des musiques qui accompagnent ces mouvements, jazz, raï et musiques nouvelles. Preuve que certains musiciens savent aussi parler, lorsque l’on sait les écouter. Preuve aussi que la musique ne saurait être tenue trop éloignée de ces « sérieuses » considérations, et qu’elle pourrait même, pour ceux qui doutent encore, nous en apprendre long là-dessus.
Le second fait marquant touche à la forme de ces films, renouvelée, inspirée, qui retient l’attention, éveille aussi l’écoute, et va de l’expérimentation visuelle au concert documenté.
Voici donc douze films extrêmement stimulants, qui, en réinscrivant les rapports de la musique et de l’image dans notre Histoire et non plus dans le seul spectacle, tentent de réveiller un genre un peu trop moribond. Puissions-nous continuer.
Stéphane Jourdain, producteur






Envoyer à un ami
RSS
Facebook
Twitter