« Un sale bled » ! Voilà comment Roman Polanski nommait Lodz, la ville de son enfance. Ce n’est pourtant que broutilles en comparaison du Paris des années 1970, dépeint dans « Locataire » grâce aux intérieurs reconstitués dans les studios d’Epinay par le décorateur Pierre Guffroy, continuateur d’Alexandre Trauner dont le travail est associé aux films français de Luis Buñuel. En 1976, le cinéaste est toutefois impatient à l’idée de s’installer dans la capitale française et se remettre pour de bon à la tâche. Deux ans se sont écoulés depuis le succès de « Chinatown » et la préparation de « Pirates », à laquelle il s’est longuement consacré, demeure dans les limbes (le film ne verra effectivement le jour que dix ans plus tard).
Déjà producteur de « Chinatown », Paramount possède les droits internationaux du « Locataire chimérique », le premier roman de Topor paru en 1964. C’est donc par un certain hasard que ce texte angoissant et claustrophobe, le premier publié par Topor à l’âge de 26 ans, est proposé par le studio américain à l’un de ses éminents collaborateurs, un cinéaste qui partage avec son scénariste Gérard Brach ce même sentiment de l’agoraphobie et de la claustration. Pour Pierre Guffroy par contre, la patine du décor et son aspect désuet renvoient directement à ses souvenirs de jeunesse, ce Paris des années quarante souvent minable, horrible ou miséreux, et dont la saleté s’assortit du climat délétère de l’occupation, caractérisée par la suspicion générale et la délation. La folie du personnage principal du « Locataire », le timide employé de bureau Trelkovsky, se confronte donc à la méchanceté des gens normaux, entre malveillance et indifférence (devant le peu de réaction de son voisinage, Trelkovsky ne va-t-il pas jusqu’à répéter son geste suicidaire à la fin du film ?). Ce qui intéresse donc Polanski, comme souvent dans ses œuvres, c’est l’exposé d’une soi-disant normalité et l’angoisse née d’un monde ordinaire, où rien n’est surnaturel, jusqu’à conduire à l’hallucination fantastique dans un réflexe de panique et de désarroi. Avec ses toilettes communes, ses rares fenêtres, ses rideaux sales et épais, voire multipliés, et ses robinets qui gouttent, l’immeuble du « Locataire » est tragiquement normal, et surtout typique d’une autre époque (la troupe du Splendid, qui n’a pas encore accédé au vedettariat, s’est dispersée dans les troisièmes rôles), même si cette insalubrité est malheureusement toujours monnaie courante aujourd’hui dans plusieurs quartiers de la capitale. Sportif, membre de la jet set et séducteur de quelques-unes des plus belles femmes au monde, Polanski s’est ingénié à interprété lui-même Trelkovsky, un homme obscur et ambigu, jusqu’à rendre difficile son identification auprès du spectateur.
Plus tard, le cinéaste reconnaîtra que la démence de son personnage a ceci de particulière qu’elle n’est pas progressive. Ses hallucinations sont brusques et même inattendues, d’autant que le récit négocie un délicat mélange des genres, entre le film d’atmosphère teintée d’une comédie sarcastique et l’angoisse pure. Polanski ajoute lui-même quelques éléments à la trame de Topor, notamment les qualités d’égyptologue de Simone Choule, la locataire suicidée dont Trelkovsky reprend l’appartement laissé vacant, ainsi que la présence des hiéroglyphes cryptés dans les toilettes de l’étage. Ce complément précise une continuité de la vie après la mort. Non seulement Simone Choule n’a pas succombé à son geste lorsque son successeur investit les lieux (ce dernier craignant d’ailleurs… de devoir les vider si sa rivale se remet de ses blessures), mais elle pourrait aussi revenir le hanter. Folie ? Complot des voisins décidés à le transformer en Simone, comme il le criera à un moment ? Faiblesse d’un homme vampirisé et englouti par l’univers de cette femme dont il voulait s’approprier le logis ? Soumission délibérée (il laisse le mobilier intact, mais fouine dans les tiroirs) ? Rien n’est avéré. En revanche, Trelkovsky fréquente Stella, une demoiselle très proche de Simone qui est incarnée par Isabelle Adjani, déjà pressentie pour jouer dans « Pirates ». Enlaidie, la comédienne livre une création au moins aussi curieuse et masochiste que celle de Polanski. Comme le dira Shelley Winters, devenue la concierge de l’immeuble à la tête de la partie américaine d’un casting engagé grâce aux moyens de la Paramount, et charmée par la plastique du maquilleur et du coiffeur du plateau : « On se demande pourquoi le cinéma français est en crise, mais c’est eux qui devraient être devant la caméra, pas nous ! » (Extrait de « Roman » de Roman Polanski).
Même s’il accuse les voisins de vouloir le transformer en Simone (il réitérera d’ailleurs le geste suicidaire de cette dernière), Trelkovsky se déguise en femme. Pour le critique italien Vittorio Giacci, l’histoire raconte en réalité le rêve de Simone Choule, qui apparaît allongée sur le lit d’hôpital au début et à la fin du film, malgré une scène d’enterrement présente à mi-chemin du récit. Selon Giacci, il s’agit du : « burlesque du moribond, répété comme au début, qui donne un sens à la désespérance de Simone pour la vision de son amie Stella avec un homme. Nous savons que Simone était homosexuelle et que selon toute probabilité, Stella était son amante. Dans le rêve, qui constitue le corps entier du film, on peut lire une vengeance féminine, qui se base sur la castration de l’homme et sa transformation en femme, le pire de l’humiliation » (extrait de « Roman Polanski, l’art de l’adaptation »). On n’est pas obligé de souscrire à ce brillant raisonnement, mais il est avéré que lors de la scène de l’enterrement, le prêtre condamne Simone à errer, comme refoulée du ciel et susceptible de revenir tourmenter Trelkovsky dans l’appartement, lui qui se sent déjà coupable à chaque fois que l’on toque à la porte.
Voilà qui suffit en tout cas à faire du « Locataire » l’un des films les moins conciliants de son auteur, parcouru des vues de l’esprit de Trelkovski : un espace domestique arrêté dans le temps mais soudain menaçant, déformé et étiré par les effets spéciaux, ou ces mouvements de caméra effectués vers le bas, comme pour mimer la chute prémonitoire du locataire révulsé. Lors de la sortie en 1976, les critiques poursuivirent leur durable relation d’amour avec le cinéaste : « Mais enfin, où ces démonstrations de maîtrise technique et esthétique nous mènent-elles ? » dira Le Monde, quand l’Aurore qualifiera la mise en scène d’ « acrobatique »… Incité à inviter le ministre de la culture de l’époque, inopinément accompagné d’un journaliste de l’Express, Polanski verra son film éreinté dans ce même journal, avant même sa présentation au festival de Cannes. Dégoûté, il partira à Munich monter « Rigoletto » avec l’Opéra de Bavière. Là, il rencontrera une certaine Nastassja Kinski. Depuis, il y a eu « Tess », mais également la réévaluation progressive et soutenue du « Locataire », qui passe aujourd’hui pour l’un des films préférés des admirateurs de Roman Polanski.Julien Welter
- Sources bibliographiques :
« Roman » de Roman Polanski (Robert Laffont)
« Polanski par Polanski » textes et documents réunis par Pierre-André Boutang (Editions du Chêne)
En savoir plus: "Le Locataire" sur le divan






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