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17/11/05

Franz Schubert, le Quintette à cordes en ut majeur

avec Pablo Casals, Paul Tortelier, Isaac Stern


Située non loin de la frontière espagnole, Prades était une petite bourgade tranquille au milieu des vignes et des champs, agrémentée de quelques sources thermales. Jusqu’à ce jour de 1939 où Pablo Casals, violoncelliste catalan de renommée internationale, vient s’y installer avec sa famille. Persécuté par les franquistes, il trouve la paix au pied des Pyrénées, passant ainsi au travers des filets tendus par l’Espagne franquiste et la France occupée par Hitler. Il y restera 16 ans, et Prades deviendra à jamais célèbre dans le monde entier.

Durant la guerre, Casals met sa carrière internationale entre parenthèses, vivant à Prades la vie modeste d’un émigrant, donnant de temps à autre quelque concert de bienfaisance au profit des réfugiés espagnols, ou entreprenant, rarement, de petites tournées en Suisse et en Angleterre. Longtemps le monde de la musique n’entend plus parler de lui. Puis, le conflit à peine terminé, on vit de jeunes violoncellistes se rendre en pèlerinage à Prades pour demander au maître de les accepter comme élèves. Casals se laisse convaincre par son ami, le violoniste Alexander Schneider, de reprendre plus activement part à la vie musicale. En 1959, Casals et Schneider créent un petit festival qui devait attirer dans les Pyrénées orientales des solistes d’Europe et d’Amérique. Un petit orchestre est fondé mais c’est la musique de chambre sous toutes ses formes qui tient la vedette. Très vite, Prades devient un haut lieu de la vie culturelle de l’Europe d’après-guerre et le label américain Columbia Artists finance le festival : il enregistre tous les concerts et pose les premiers jalons de ce qui allait devenir un trésor inestimable de documents musicaux.

En 1952, Isaac Stern, Alexander Schneider, Milton Katims, Paul Tortelier et Pablo Casals jouent à Prades le Quintette à cordes en ut majeur de Franz Schubert. Une interprétation qui n’a aujourd’hui encore rien perdu de son attrait et restera dans les annales. Le traumatisme de la guerre vit dans les mémoires des exilés pradois et cela s’entend : la musique porte en elle quelque chose d’existentiel qui ressort dans chaque note.

Cinq formidables solistes sont à l’œuvre qui, sans renier aucunement leur personnalité, ont su dans l’exécution de cette pièce s’unir avec une sûreté quasi divinatoire. L’ensemble est un panachage de tempéraments et de générations : à 32 ans, Isaac Stern est encore à l’aube de son immense carrière, et l’on peut entendre surtout dans le scherzo le brio et la douceur qu’il savait déjà imprimer à son jeu. Face à lui Casals, du haut de ses 76 ans, est le témoin d’une époque presque révolue. Des années auparavant il avait formé avec le pianiste Alfred Cortot et le violoniste Jacques Thibaud un trio légendaire. Dans le présent enregistrement, Casals irradie de toute la fureur et l’autorité que l’âge peut conférer : le son est puissant, le chant passionné et profilé, sans jamais se mettre en avant. Avec Paul Tortelier, il donne à cette exécution une sonorité sombre qui s’appuie sur un grave tout en profondeur. Et c’est bien la sonorité qui, dans cet enregistrement de Schubert, nous fascine immédiatement, sa véhémence, sa richesse, sa force, grâce aussi à la qualité des parties médianes tenues par Milton Katims (né en 1909), altiste soliste et assistant d’Arturo Toscanini au NBC Symphony Orchestra, et Alexander Schneider (né en 1908), chambriste de grand talent qui pendant 11 ans avait été membre du fameux Quatuor Budapest. Le jeu de ces cinq instrumentistes est d’une grande précision – et pourtant il semble jaillir spontanément, surgir de l’instant.

C’est ainsi que cet enregistrement historique nous plonge dans l’univers d’une œuvre que Schubert a composée tout à la fin de sa vie, deux mois avant sa mort - musique d’une profonde dépression et d’une élévation céleste. Immatériel et hors du temps, l’adagio du quintette Stern-Casals retentit et passe, les cantilènes de la partie centrale s’étirent comme pour l’éternité. Mais quelle nervosité, quelle fébrilité les musiciens n’entendent-ils pas dans la prétendue exubérance du scherzo ! Et dans l’allegretto final, ne faut-il pas se méfier de ces gigues lunatiques qui s’annoncent sur les planches des faubourgs viennois ? Les musiciens prennent d’abord un tempo ample, hésitant, comme s’ils reculaient avant de s’élancer… pour se figer avant le final en une pâleur sépulcrale, comme au seuil d’un monde des ténèbres. En 1952, à Prades, cinq interprètes ont contemplé au plus profond les abîmes du désespoir schubertien.

Franz Schubert : Quintette à cordes en ut majeur
Isaac Stern (violon), Alexander Schneider (violon),
Milton Katims (alto), Paul Tortelier (violoncelle),
Pablo Casals (violoncelle)
CBS Masterworks 44853 ; distribué par Sony

Edité le : 28-07-04
Dernière mise à jour le : 17-11-05