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Interview - 25/09/07

Fred Breinersdorfer

Interview de Fred Breinersdorfer, scénariste du téléfilm « La joueuse », librement inspiré du roman « Le Joueur » de Fedor Dostoïevski.

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Vendredi 17 juin 2005 à 20h45 : « La joueuse »
Téléfilm inédit d'Erhardt Riedlsperger (réalisation) et Fred Breinersdorfer (scénario).


Monsieur Breinersdorfer, le vendredi 17 juin 2005, ARTE diffuse « La Joueuse », un téléfilm inédit avec Hannelore Elsner dans le rôle titre. Vous avez écrit le scénario, l'histoire d'une femme d'un certain âge qui tombe sous l'emprise du jeu. Habituellement, la passion du jeu évoque plutôt des hommes autour des tables de casinos ou devant des machines à sous.

Lors de mes recherches, j'ai pu me convaincre que l'addiction au jeu concerne un nombre plus important de femmes que d'hommes. Ce sont des femmes d'une infinie tristesse qui traînent dans les casinos : autour des tables de black-jack et de roulette, face aux bandits manchots et autres machines à sous. Bien souvent, les joueurs s'adonnent aussi à d'autres drogues, et ce sont parfois de grands fumeurs. En revanche, on voit rarement les joueurs boire beaucoup d'alcool. Nos recherches ont montré que la passion du jeu est une des rares formes de dépendance qui peut survenir à tout âge. Personne n'est à l'abri, ni le milieu social ni l'âge ne sont un rempart, n'importe qui peut y succomber.

L'une des caractéristiques de la passion du jeu est qu'elle commence le plus souvent par un gros gain. Une personne entre dans un casino avec 200 euros, plus ou moins dans l'intention de s'amuser, en se disant, je vais miser le tout, et je sortirai d'ici avec plusieurs milliers d'euros en poche. Puis un mécanisme d'addiction surgi du fond du subconscient vous susurre : pourquoi cela n'arriverait-il pas encore une fois ? Alors, la mécanique est enclenchée, et cela se termine très souvent par la ruine matérielle et une profonde déchéance personnelle et psychologique.


Votre personnage découvre le jeu très tard, après avoir rencontré dans l'hôtel cet inconnu qui finit par la convaincre d'aller miser au casino sous prétexte que c'est son jour de chance. À votre avis, quand réalise-t-on que l'on est possédé par la passion du jeu ?

Quand on ne pense plus qu’au jeu. Quand plus rien n'a d'importance hormis « rouge et noir » ou « passe/impasse ». Quand on ne peut plus s'empêcher d'aller tenter sa chance. Il y a des types très différents de joueurs compulsifs, mais la plupart misent aussi leur argent ailleurs que dans les casinos. Certains jouent aussi au loto, ou s'adonnent aux paris sportifs. Ils parient aussi volontiers dans le privé pour de l'argent. Ce sont de vrais aficionados du jeu.


Il y a les casinos publics, qui sont autorisés par l'État. On peut en être exclu, ou même décider de s’y faire interdire. Dans ce cas, les joueurs vont-ils dans des salles de jeu clandestines ?

Une précision : chez nous, l'État ne délivre pas d'autorisations pour les casinos, il les gère lui-même. C'est un vrai problème, car l'État se fait de l'argent sur les pertes des joueurs. Je trouve irresponsable qu'on autorise la publicité pour les casinos. Dans certaines villes, l'hypocrisie va même jusqu'à en interdire l'entrée aux habitants, sous prétexte qu'ils pourraient tomber sous le coup de la réforme « Hartz IV » sur l'indemnisation des chômeurs et peser ainsi sur les finances municipales. On peut se faire interdire de casino, c'est vrai. Cette exclusion s'étend à tous les casinos d'Allemagne, d'Autriche et de Suisse. Mais on peut continuer à jouer sans problème en France et au Benelux. Sur les côtes de la mer du Nord, il y a aussi des bateaux transformés en salles de jeu qui proposent des croisières, à l'instar des bateau où l’on peut acheter en duty-free. Tout est possible. Par conséquent, le joueur compulsif qui se fait exclure des casinos a d'autres possibilités de jeter son argent par les fenêtres.

A cela s'ajoute bien sûr tout un réseau de casinos clandestins. Il est très difficile d'y pénétrer. Personnellement, je n'y suis pas parvenu. Des numéros de portable circulent parmi les drogués du jeu. Voilà comment cela fonctionne : vous composez l'un de ces numéros, et vous parlez sur la boîte vocale en indiquant un numéro où l'on peut vous joindre. Ensuite, le « gérant » vous rappelle, convient d'un mot de passe et communique l'adresse où vous pouvez jouer. En général, ce sont des tripots itinérants, organisés dans des appartements ou des bureaux vides, souvent pour quelques jours, parfois pour trois ou quatre semaines. Pour y être admis, il faut avoir des entrées solides dans le cercle très fermé des joueurs compulsifs. Ceux-ci en effet n'ont aucun intérêt à ce que ces clubs soient dénoncés, car ils sont souvent leur dernière chance de pouvoir s'adonner au jeu. Des gens qui fréquentent ces clubs m'ont expliqué que l'alcool y est servi à discrétion, et gratuit. L'alcool fait sauter les inhibitions, c'est bien connu. De surcroît, le rapport entre les gains et les mises y est moins bon. Ce qui veut dire que parfois, le personnel triche aussi. Voilà un peu le genre de rumeurs qui circulent.
La plupart des joueurs compulsifs avec lesquels j'ai parlé sont persuadés que les casinos légaux sont plus chers, autrement dit que les gains y sont moins élevés, leur seul avantage étant d'avoir pignon sur rue. Le joueur perçoit le casino public comme son seul ennemi. Mais ce n'est pas le cas de ceux qui y travaillent, car ils vivent des jetons qu'ils reçoivent de leurs joueurs.


Dans quelle mesure votre histoire est-elle inspirée du roman « Le Joueur » de Dostoïevski ?

Dostoïevski était lui-même un joueur compulsif. Il savait donc exactement de quoi il parlait. Et Dostoïevski est aussi un merveilleux écrivain qu'on a toujours plaisir à retrouver. Son œuvre est libre de tous droits, on peut donc l'adapter. Les grandes lignes de mon histoire correspondent à celle de Dostoïevski. Nous parlons d'ailleurs d'un téléfilm librement inspiré du roman « Le joueur » de Dostoïevski ». Dans mon scénario, un homme de mande à la femme qui l’aime d'aller miser pour lui. Elle décroche ainsi son premier gros gain, puis se laisse dévorer par la passion du jeu et ne peut plus s'en défaire. Certains dialogues de la fin du film reprennent littéralement ceux du roman, en les adaptant simplement à notre époque. Quand Dostoïevski écrit par exemple que le journal et les informations sont sans importance, je reprends cette même phrase en parlant du journal et de la télévision. Ces petites actualisations mises à part, j'ai repris en partie les dialogues originaux du roman. À la fin, quand la joueuse compulsive transparaît chez Polina, qui d'ailleurs porte le même nom dans le roman de Dostoïevski, je pense que les textes collent parfaitement et sont magistralement interprétés par Hannelore Elsner. On ne remarque même pas que ce sont des textes écrits il y a un siècle.


Voilà encore un rôle fort pour Hannelore Elsner. Pensiez-vous déjà à elle pour le rôle principal en écrivant le scénario ?

C’était même prévu dès le départ, cela avait été discuté et décidé au début du projet. Mieux même, j'ai parlé du scénario avec Hannelore Elsner à la demande de la chaîne, et je lui ai demandé si elle avait envie de jouer ce rôle. Je lui ai exposé l'idée, elle était informée dès le départ, elle a suivi le projet avec beaucoup d'intérêt et a, comme on le voit, brillamment interprété le personnage.


Durant vos recherches pour l'écriture du scénario, avez-vous eu l'impression que vous risquiez vous aussi de succomber à la passion du jeu ?

Je n'ai encore jamais misé le moindre centime dans ma vie, et je ne suis pas prêt de commencer. Je pense que cette expérience n'est pas nécessaire. Je ne peux pas dire que j'aie l'étoffe d'un joueur. J'ai trouvé cela assez abject, ces loques humaines qui se traînent dans ces casinos où règne une ambiance parfois très sélect et très raffinée. Je n'ai pas voulu tenter l’expérience, et fort heureusement, en tant qu'auteur, on est dans une meilleure position, plus rationnelle, on observe les choses de l'extérieur, avec un certain recul.

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Interview : Thomas Neuhauser / ARTE

Edité le : 07-06-05
Dernière mise à jour le : 25-09-07