Sur ce coup-là, Stanley Kubrick arrive bien après la bataille. C’est-à-dire après quelques chefs d’œuvres décortiquant la guerre du Vietnam sous tous les angles : « Voyage au bout de l’enfer » de Michael Cimino (1978), « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola (1979) ou « Platoon » d’Oliver Stone (1986). Ce faisant, il ajoute quand même sa pierre à l’édifice, une pièce fondamentale s’il en est. Basé sur le livre « Le Merdier » de Gustav Hasford, le film reste dans la veine esthétique radicale du photojournalisme de guerre, encore étayé par les souvenirs de l’ami de Kubrick, Michael Herr, ami proche de Kubrick et reporter free-lance au Vietnam. Excessivement bien documenté, le film n’a pourtant pas été tourné en décors réels, mais en Grande-Bretagne où le camp de Parris Island en Caroline du Nord, la base de Da-Nang et Huê ont été reconstitués à l’identique. L’idée d’une reconstitution dans les moindres détails fait partie intégrante de l’œuvre de Kubrick. Cette perfection de chaque moment dans la conception du film, cette exigence, sont au cœur de son œuvre non pas comme un défaut mais comme une quête absolue. Par exemple, les balles, ou leur bruit de détonation, ont fait l’objet d’une recherche, jamais vraiment satisfaisante pour le réalisateur jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’Oliver Stone sur « Platoon » n’avait pas fait mieux ! (*). C’est de ces balles que le film tire son titre, de ces munitions de guerre au revêtement de cuivre décrite par le soldat Pyle (Vincent d’Onofrio) dans les toilettes avant sa mort « 7.62 millimètres. Full. Metal. Jacket. » L’image de cette « veste de métal » provoque d’autres interprétations : celui d’un soldat automate branché sur le mode « Born to Kill » comme indiqué sur le casque représenté sur l’affiche du film, ou encore celle d’un cœur blindé à toutes les émotions humaines et au monde extérieur pour survivre.Faites la guerre, pas l’amour… Au son du rock ’n roll
Ultime provocation musclée du film : l’utilisation de la bande originale comme d’une arme de guerre, l’arme avec laquelle les USA ont envahi le monde, le rock ’n roll - et ceci, ironiquement, la même année que le film « Good Morning Vietnam » ! Cette musique en vrai défouloir d’époque donne une fièvre hallucinante à l’image du « Paint it black » des Rolling Stones à « These Boots are made for Walking » de Lee Hazlewood. Mais c’est « Surfin’Birds » qui est devenu la marque de fabrique du film :« A-well-a bird, bird, bird, b-bird's the word
A-well-a bird, bird, b-b-b-b-b-b-b-b-b-b-b-bird's the word
Papa-ooma-mow-mow, papa-ooma-mow-mow… »
The Trashmen y balancent leurs paroles en son de mitraillette à cent à l’heure. Kubrick expliquait au magazine Rolling Stone à propos de ce morceau dans le film : « Ce que j’aime à propos de la musique de cette scène, c’est qu’elle suggère l’euphorie d’après combat… le plaisir décrit dans tant de récits de guerre… Ces choix n’étaient pas arbitraires.» Adrénaline sonore, le rock est montré comme un catalyseur explosif qui accompagne le surgissement de la violence après un refoulement sexuel constant.«Je suis devenu la mort»
Après les « Sentiers de la gloire » et « Docteur Folamour », l’anti-militariste Kubrick parle de la perte d’identité qui précède le massacre. Il montre la déshumanisation des soldats tondus comme des bêtes et rebaptisés de surnoms idiots comme des jouets ou des enfants. Autre clin d’œil à Folamour, sur le casque du soldat Animal Mother est inscrit «I am become death » (Je suis devenu la mort »), citation du Bhagavad-Gita par JR Oppenheimer après l’explosion de la première bombe atomique à Alamogordo. Au milieu de ce maelström d’images, deux scènes ne se laissent pas oublier. La première, le suicide nocturne dans les toilettes du soldat Pyle dit « La Baleine », souffre-douleur du camp, met l’accent sur l’énorme taux de suicide des soldats américains et surtout des vétérans du Vietnam (il y a eu plus de suicidés qu’il n’y a eu de morts au combat ! ). L’autre scène est celle où Joker achève une rebelle vietnamienne. Plus qu’une femme fatale, cette combattante Viet-cong est une femme heurtée par la fatalité, par la souffrance. La guerre renverse et inverse tous les instincts naturels et lui fait porter la mort au lieu de la vie. Et ce n’est pas un hasard si Kubrick montre comme unique visage de l’ennemi, d’une nation en sang, celui d’une femme.Delphine Valloire
(*) in « Stanley Kubrick » de Michel Ciment. Editions Calmann-Levy
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Full Metal Jacket
Jeudi 1 novembre 2007 à 20:40
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Dossier Kubrick






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