Rares sont les arrangeurs à avoir aussi radicalement transformé le son de l’orchestre de jazz que Gil Evans. Ce dernier reste surtout connu pour sa collaboration révolutionnaire avec le trompettiste Miles Davis, qui a donné naissance à de grandioses albums comme Sketches of Spain, Porgy and Bess ou Miles Ahead.
Gil Evans, Ian Ernest Gilmore Green pour l’état civil, est né le 13 mai 1912 à Toronto. Il a d’ailleurs signé de son vrai nom quelques compositions. Il a commencé sa carrière comme arrangeur dans la formation de Claude Thornhill, un orchestre de danse qui devait plus tard devenir le Capitol Band, et avec lequel Miles Davis a enregistré Birth Of The Cool entre 1949 et 1950.
Dès cette époque-là, Gil Evans avait la réputation d’un arrangeur à la signature très particulière. Les musiciens new-yorkais l’appréciaient tout spécialement pour certains de ses morceaux avec l’orchestre de Thornhill, dont quelques arrangements exceptionnels d’Anthropology ou Thriving On A Riff. S’il était ainsi au centre de l’attention, c’est peut-être parce qu’il savait restituer la vitalité et l’expressivité du be-bop, mais en faisant battre ce cœur de la musique dans un cadre qui n’avait jamais été aussi raffiné. Le travail de Gil Evans s’inscrivait parfaitement dans son temps : le jeu énergique du be-bop menaçait de s’essouffler et le vent venu de la côte Ouest poussait vers des formes et des évolutions nouvelles, ou des combinaisons de sons inédites. Pour élargir le format simple du quartet ou du quintet, on s’est mis à expérimenter en combinant des instruments. Plus arrangeur que compositeur
Gil Evans a conçu son univers sonore en mettant en avant les cuivres et le tuba et en utilisant des instruments plutôt insolites dans le jazz, comme le hautbois et le cor. Il a ainsi forgé une immense palette de sonorités et d’associations subtilement hiérarchisées, qui rappellent les superpositions vacillantes des impressionnistes classiques européens. Gil Evans se considérait plus comme un arrangeur que comme un compositeur. Son interprétation de The Barbara Song de Kurt Weill, sur The Individualism of Gil Evans, dévoile sa stratégie : il ne s’agit pas d’une « reprise » au sens habituel, mais d’une restructuration complète, d’une composition originale à partir de fragments mélodiques connus. Gil Evans éloigne l’intensité du rythme et la rapproche du son, et la dépouille ainsi de toute grandiloquence et de tout cliché. Mieux que n’importe quel autre de ses albums, The Individualism of Gil Evans joue sur le langage divergent du son, la richesse d’une instrumentation, et entraîne l’auditeur bien loin du jazz, avec la harpe, les hautbois, les flûtes et les cors. Gil Evans savait rompre avec les conventions pour laisser plus de place aux solistes dans l’harmonie d’un ensemble, harmonie qu’il obtenait aussi par des digressions des plus surprenantes autour du thème principal. Le résultat évoquait une image se reflétant dans un miroir brisé : redoublements inattendus, nouveaux angles de vue et déploiements un peu singuliers. Sur le morceau El Toreador, l’orchestre ne se contente pas de faire office de toile de fond pour le solo de trompette, mais tour à tour l’annonce ou lui fait écho. À la manière d’un palimpseste, Gil Evans superpose les sonorités, télescope subtilement les rythmes, comme dans Proclamation, pur modèle d’impressionnisme abstrait qui aurait fait la fierté de tout compositeur contemporain.
Bien que son orchestre ait un son bien spécifique et toujours identifiable, toute sa vie, Gil Evans a cultivé une ouverture non dogmatique dans sa manière d’accepter sans réserves les nouvelles tendances. Aussi maladroit que puisse paraître à première vue le titre de cet album, The Individualism Of Gil Evans décrit exactement ce dont il s’agit : un génie unique. Texte : Harry Lachner
Gil Evans : The Individualism Of Gil EvansVerve 833 804-2
Enregistrement : 1963/1964






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