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08/02/05

Giusti Zuccato, éditeur

Entretien avec Giusti Zuccato, responsable éditorial des éditions Vertige Graphic

Mang'Arte : Pouvez-vous présenter, pour les internautes qui ne vous connaissent pas, les éditions Vertige Graphic, et préciser votre ligne éditoriale ?

J’ai commencé il y a dix-huit ans, avec quelques auteurs que je connaissais et avec qui je voulais travailler, c’étaient avant tout des amis. C’est pourquoi on retrouve des titres d’Hugo Pratt, José Muñoz ou Alberto Breccia dans notre catalogue. Ensuite, on s’est tourné vers des auteurs américains comme Daniel Clowes ou Joe Sacco, issus d’une nouvelle génération, dont le genre s’éloigne de la fiction. Leurs récits sont plus ancrés dans la réalité. À la même période, j’ai publié de nouveaux auteurs italiens, qui m’intéressaient, dont, entre autres, Andrea Accardi et Massimiliano De Giovanni. Ce sont eux qui ont fait De l’autre côté de la nuit et Fou de toi, deux titres où l’on retrouve tous les codes du manga.
Notre « ligne » éditoriale, se situe entre la ligne claire et la « ligne noire », nous sommes avant tout des militants de la belle image.
Je dis « ligne noire » parce que depuis un an maintenant nous avons entrepris une collaboration avec Coconino Press, qui est une maison d’édition créée par Igort. Le but de cette collaboration est de publier des ouvrages simultanément en France et en Italie. Tout d’abord l’anthologie Black, dont nous nous apprêtons à sortir le deuxième numéro et aussi des récits inédits sous un nom de collection emblématique : Ignatz. Cette collection prendra réellement son envol dès le mois de février car nous publierons trois titres, suivis de huit autres prévus à partir du printemps.
Pour les amateurs de culture japonaise, Baobab d’Igort fera partie de la première salve. Le récit se passe au début du siècle, à l’ère Meiji, un petit garçon orphelin, grandi grâce aux contes que sa grand-mère lui transmet. Ce sera un feuilleton en plusieurs épisodes comme tous les titres de cette collection.

Mang'Arte : Vous avez publié deux auteurs de mangas à ce jour : Yoshihiro Tatsumi et Keiji Nakazawa. Comment les avez-vous rencontrés ?

Je connaissais Gen d’Hiroshima depuis quelques années grâce à la première tentative des Humanos en 1983, mais ça s’est arrêté au premier volume, puis Albin Michel dix ans plus tard, qui n’est guère allé plus loin. Je connaissais aussi les versions étrangères : brésilienne, italienne et surtout la version américaine que je distribuais en France au début des années 1990. En 2002, j’ai pensé que c’était peut-être le bon moment de la proposer au public français, aussi par ce que ça correspondait à une période où je voulais me lancer dans d’autres domaines, trouver un second souffle. Aujourd’hui nous en sommes au cinq, le volume six sortira en mars 2005. Notre volonté est d’aller jusqu’au bout des dix volumes et surtout de maintenir l’intégralité de la série disponible, ce qui j’avoue est le plus difficile car il faut savoir jongler avec les réimpressions.

Pour ce qui est de Yoshihiro Tatsumi, ça s’est fait dans la suite de Gen d’Hiroshima. Ayant commencé à publier un auteur japonais, les éditeurs de Seirin Kogeisha voulaient nous rencontrer, par l’intermédiaire de Béatrice Maréchal. Ce sont eux qui nous ont proposé d’éditer Yoshihiro Tatsumi, que je connaissais un peu grâce au Cri qui tue et Artefact, et qui lui aussi n’avait jusqu’alors pas été traduit en France. L’idée me plaisait surtout parce que son univers, ses histoires correspondent à ce que j’avais envie de publier comme manga. Le "gekiga", est une façon de raconter des histoires qui diffèrent du manga traditionnel. Comme le dessin de Jirô Taniguchi, ce sont pour nous, lecteurs européens, des repères qui nous rappellent notre culture graphique et/ou narrative. Et puis les histoires racontées par Yoshihiro Tatsumi me font penser à ce que l’on connaît de mieux dans la littérature américaine, avec des thèmes très noirs, glauques et des personnages abjects, tristes, méprisables, très humains en fait. On retrouve ça ensuite chez des auteurs américains des années 1990. Ça a été une influence pour Adrian Tomine comme il le dit dans la préface du premier volume que nous avons fait. Là aussi, il était dommage qu’au moment où la France devenait le pays qui traduit le plus de mangas, ces titres ne soient pas disponibles.

Mang'Arte : « Coups d’éclats » et « Les larmes de la bête » de Yoshihiro Tatsumi datent de vingt et trente ans. Avez-vous le projet d’éditer certaines de ses œuvres plus récentes ?

À l’occasion de son invitation par le festival d’Angoulême, à la fin janvier sera disponible un troisième volume qui s’appellera Good Bye et où l’on retrouvera à nouveau quatre histoires dont une, Une grande découverte, où l’on trouve une petite dose d’humour mais venant du maître du gekiga, cela reste de la dérision.
Nous allons, pour honorer sa première venue en France, éditer une série d’images, en couleurs et en tirage limité, qui feront le bonheur de ses fans.
Pour le reste de son œuvre, je serais très heureux de publier d’autres titres dans la mesure où cela correspond toujours à ce que nous avons l’habitude de faire. Et puis, il faut que lui le veuille aussi !

Mang'Arte : Pensez-vous publier d’autres auteurs de manga ?
Oui, mais vous vous doutez que je ne peux pas vous en dire plus. J’ai trouvé quelques auteurs qui m’intéressaient, reste à voir si cela sera possible. Mais je peux déjà vous annoncer que nous allons publier dans le premier semestre 2005, une adaptation de AX, qui a pris le relais au Japon de la mythique revue Garo. C’est un défi pour nous car avec Black ce sera notre seconde anthologie, en termes de production il s’agit d’un rythme particulier. Nous allons faire de notre mieux car AX est le laboratoire du manga underground au Japon, de cette avant-garde nous allons suivre certains auteurs qui nous semblaient intéressants. C’est un nouveau souffle qui va arriver à point sur le marché français.

Mang'Arte : Quelle serait votre définition du manga ?
Je n’ai pas de définition plus originale que ce qui existe déjà. Pour moi le manga c’est avant tout de la bande dessinée comme le souligne Scott McCloud. C’est un mode d’expression graphique issu de l’histoire culturelle du Japon. Il n’y a qu’à voir les estampes des siècles précédents. C’est une tradition tellement perfectionnée qu’il est tout à fait normal que ce soit un marché prédominant. Quand on sait que chaque année, les trois premiers éditeurs japonais ont un chiffre d’affaires nettement supérieur à l’ensemble des éditeurs français de bande dessinée…

Mang'Arte : Comment percevez-vous l’évolution du marché du manga en France ?
Tout le monde le voit et tout le monde l’a dit, depuis trois ans, on assiste à une multiplication des traductions pour les lecteurs français. On parle aussi de surproduction. Ça me fait penser à ce qu’on entend tous les ans au moment de la rentrée littéraire. Je suis de ceux qui pensent qu’il n’y aura jamais assez de livres.
Le problème n’est pas là. Pour Vertige Graphic, ce n’est même pas un problème car nous avons un catalogue modeste et nous savons nous occuper des titres que nous publions. Notre « créneau » n’est pas le manga en particulier comme je l’ai déjà dit. D’ailleurs les mangas que nous avons édités et que nous allons proposer à l’avenir sont pensés et réalisés de façon qu’un public habitué plutôt à la BD franco/belge puisse y accéder plus facilement.
Il y a dix ans, au moment où les comics étaient à la mode, il n’y a pas eu de saturation. Nous avons publié des auteurs qui sont toujours au catalogue, nous l’avons fait comme nous le faisons pour les auteurs japonais. Nous avons toujours affirmé notre ligne éditoriale, assemblage de culturel, de politique et d’historique pour nous diversifier. C’est pourquoi nous sommes encore là !
Pour en revenir aux mangas, je comprends la sensation d’avalanche que l’on peut avoir quand on regarde les sorties mensuelles. La manière est peut-être violente mais l’engouement du public et des éditeurs est là, donc il faut en profiter. Je pense surtout que faire beaucoup de livres trop vite, c’est peut-être gâcher des auteurs ou des séries. On ne respecte pas le travail des auteurs dans ces conditions parce que quelques semaines après leur sortie ce sont des livres qui disparaissent des librairies et sont remplacés par d’autres « nouveautés ». C’est à ce niveau-là que la surproduction devient problématique. Ce que je regrette c’est que d’autres domaines soient si difficiles à faire connaître. On trouve encore très peu d’auteurs espagnols ou portugais traduits en France par exemple. Peut-être devrons-nous attendre que le public se focalise moins sur la production japonaise…

Propos recueillis par Nathalie van den Broeck et Emmanuel Raillard, décembre 2004.

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Edité le : 09-12-04
Dernière mise à jour le : 08-02-05