L’un des pianistes se rend en Suisse et se pend, l’autre offre son précieux Steinway à la fille d’un maître d’école qui tape tant et si bien sur l’instrument qu’elle le détruit en un rien de temps. Ces deux pianistes auraient pu devenir des virtuoses respectés, ils avaient un vrai idéal de la musique. Et pourtant leur existence est un naufrage. Ils sont incapables d’accepter une réalité qui les accable : personne ne peut se mesurer à Glenn Gould. Il est tout simplement génial. « Glenngénial ». Quiconque a été confronté au « plus grand pianiste de tous les temps », à son approche véritablement fanatique de l’art, à son radicalisme pianistique, à sa capacité à surprendre, ne peut faire autrement que quitter la scène ou chercher une corde pour s’y pendre. Dans la maison de campagne du suicidé, le couvercle du tourne-disque est encore ouvert avec, sur la platine, un enregistrement de Glenn Gould : les Variations Goldberg...Voilà ce qu’on peut lire dans le roman de Thomas Bernhard « Der Untergeher » (« Le Naufragé ») que, bien sûr, possède tout admirateur de Glenn Gould. Peut-on se prosterner plus bas devant un artiste que ne l’a fait Thomas Bernhard en littérature ? Publié en 1983, un an après la mort de Glenn Gould, l’ouvrage élève le pianiste canadien au rang d’un dieu du clavier : « Chaque année, des dizaines de milliers d’étudiants en musique prennent le chemin du crétinisme des conservatoires où des professeurs incompétents causent leur perte » écrit Bernhard. « Deviennent éventuellement célèbres sans avoir rien compris. Deviennent Gulda ou Brendel et pourtant ne sont rien. » Un seul compte vraiment - Glenn Gould. Et le disque des disques, l’interprétation définitive, l’apothéose, le génie - son enregistrement des Variations Goldberg de J.-S. Bach.
Ce premier enregistrement des Variations fut le tout premier disque que Gould réalisa pour la Columbia. C’était en 1955, il avait 23 ans. Presque d’un jour à l’autre, il devint célèbre dans le monde entier. Les auditeurs n’en croyaient pas leurs oreilles en écoutant un tel piano : une technique des plus brillantes (les Variations Goldberg comptent parmi les pièces redoutables du répertoire pianistique), élégante, raffinée, un toucher souple et varié, une interprétation articulant les structures polyphoniques avec une inégalable clarté, émaillée aussi de singularités étonnantes sinon dérangeantes, d’une lenteur célébrante interrompue de traits de virtuosité époustouflants, de passages piqués et de lignes au phrasé passé à la loupe.
Immédiatement, Gould fut reconnu comme le pianiste rebelle, intellectuel et moderne. Comme l’antithèse du romantique qui rompt en matière d’interprétation avec les conventions du dix-neuvième siècle. Jim Page, journaliste qui l’a suivi tout au long de sa carrière, l’a comparé à Marlon Brando et James Dean auxquels l’apparente la dichotomie de son jeu, entre dureté et tendresse, agressivité et extrême fragilité.Gould est devenu l’objet d’un véritable culte. Son image était celle d’un excentrique anti-conformiste, une image alimentée par des petits riens, tels la chaise pliante beaucoup trop basse sans laquelle il ne pouvait jouer, le nez au ras des touches ; le manteau trop long, les écharpes, les gants qu’il portait en toute saison ; les bains brûlants dans lesquels il plongeait ses bras pour soigner ses mains froides ; mais surtout la décision qu’il prit assez rapidement de ne plus paraître en public. A partir de 1964, Glenn Gould ne travailla plus que dans son propre studio à Toronto, persuadé qu’il ne pouvait réaliser son désir de perfection qu’avec les moyens les plus modernes des techniques d’enregistrement. Dans une lettre, il demandait si les tousseurs, les chuchoteurs et les applaudisseurs entassés au sixième rang étaient censés avoir une influence sur l’évolution de son interprétation. Gould devint l’artiste qui ne communiquait plus à son public que par le biais de la radio, du film, du disque et des interviews téléphoniques. Il était inatteignable pour le monde extérieur, s’isolant résolument, lui et son art, des impondérables du quotidien. Il lui est arrivé de déclarer appartenir à un système solaire dont il était le seul habitant.
Du fond de cette retraite, il fit en 1981 ce que jamais encore il n’avait fait : un second enregistrement de la même œuvre, des Variations Goldberg. Il baptisa dès lors son interprétation de 1955 d’« enregistrement le plus surestimé de tous les temps ». Il revit les tempi et l’expressivité, étira certaines variations, se permit des répétitions et s’engagea dans une analyse de l’œuvre beaucoup plus stricte mais aussi beaucoup plus spirituelle. Cette seconde version en studio des Variations est en quelque sorte son testament. En 1982, Glenn Gould succombait à une attaque.
Cet éloignement du monde s’entend. C’est une version travaillée avec acribie, purisme, comme en salle blanche. On écoute un musicien qui s’exerce à la pensée pure. Il s’engage dans le labyrinthe des voies et s’y enfonce avec une plus grande obsession que lors de son premier enregistrement ; ici et là les variations débitées à toute vitesse ont des allures de frissons. Gould entend des voix, tel un halluciné. Hannibal Lector, serial killer surdoué du « Silence des agneaux » ne se délectait-il pas des Variations Goldberg dans la version de Gould, après s’être délecté de la chair d’un policier ? D’un monstre sacré à un sacré monstre ….
Les deux enregistrements des Variations Goldberg sont réunis dans un coffret Sony édité il y a deux ans et intitulé « A State of Wonder ».







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