08/09/06
Gradiva
Dans une nouvelle éponyme, écrite par Wilhelm Jensen en 1903, un jeune archéologue donne le nom de Gradiva à une figure féminine sur un bas-relief hellénistique. Ce qui le fascine chez elle, c’est la position de son pied qui se caractérise par la verticalité du talon. En rêve, l’archéologue voit Gradiva disparaître sous une pluie de cendres expulsées par le Vésuve en éruption. C’est alors qu’il se rend à Pompéi pour retrouver sa trace. Arrivé là, il rencontre une amie d’enfance oubliée depuis longtemps, Zoë Bertgang, qu’il croit tout d’abord être une personnification de Gradiva. Dans cette atmosphère qui mêle réalité et fantaisie, le désir maladif suscité par un personnage fictif se mue, par l’entremise de la personne (re)trouvée, en une relation réelle avec un ancien amour qui renaît alors.
Sigmund Freud a analysé la nouvelle de Jensen dans une étude datant de 1907. Son intérêt se porte sur l’obsession pour une personne fictive et sur la dissipation du mirage par l’analyse de ce qui est « enseveli » derrière lui, en l’occurrence un amour de longue date, refoulé et jamais admis. Parce qu’elle est la source d’un désir obsessionnel – et réprimé – dans l’espace inconscient, mais aussi par sa capacité à le guérir, Gradiva est devenue, aux yeux des surréalistes français, un personnage central, une personnification de la muse des arts. (En 1931, l’analyse de Freud avait été traduite en français en même temps que la nouvelle de Jensen.) En 1937, Gradiva prêtera son nom à une galerie surréaliste ouverte par André Breton qui, lors de l’inauguration, rendra hommage à son rôle de médiatrice entre « rêve et réalité », « utopie et vérité ».
En 1939, dans une représentation très crue et riche en métaphores érotiques, André Masson a mis en image la double forme sous laquelle apparaît Gradiva alias Zoë, ou encore la métamorphose d’une statue antique de pierre en une personne vivante. Puissante, semblable par son attitude à une nymphe endormie, elle repose sur un socle de pierre – vraisemblablement les marches du temple sur lesquelles, dans la nouvelle de Jensen, elle apparaît à l’archéologue au moment où elle s’effondre, rattrapée par la pluie de cendres menaçantes. Elle s’appuie sur ses jambes repliées, le pied droit dressé dans la position qui la caractérise. Semblable à un énorme coquillage occupant le centre de l’image, le sexe béant de Gradiva est surmonté d’un corps qui se transforme en un morceau de viande crue et dont la disproportion écrase la forme endormie. Dans une interprétation fidèle à l’esprit du surréalisme, Masson plaque des connotations érotiques sur d’autres emprunts à la nouvelle de Jensen : le Vésuve en éruption à l’arrière-plan, un essaim d’abeilles qui se dirige vers Gradiva endormie (à l’origine, des mouches domestiques importunant l’archéologue pendant son voyage), ou encore les coquelicots d’un rouge outrageant devant la fissure murale par laquelle, dans la nouvelle de Jensen, Gradiva disparaît avant d’être reconnue dans une personne réelle.
Edité le : 31-08-06
Dernière mise à jour le : 08-09-06