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Interview - 02/09/08

Günter Grass en France

Interview d’Anne Freyer-Mauthner, directrice éditoriale pour la littérature étrangère aux éditions du Seuil.

ARTE : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Günter Grass ?
.Anne Freyer-Mauthner : Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était lors de ma première Foire aux livres de Francfort, en 1972. J’étais morte de timidité, j’étais une débutante et j’avais tout à prouver. En face de moi, Günter Grass était un auteur célèbre. La trilogie de Danzig était déjà publiée en France, « Le tambour » couronné par le prix du meilleur livre étranger. Günter enregistrait une émission pour la TV dans un café, le « Schlagbaum », il s’est interrompu pour me parler, c’est montré patient et curieux. Pour moi, c’était extraordinaire. Dans la cohue, il prenait le temps de faire connaissance. Lui, se souvient plutôt de notre rencontre deux ans plus tard à Paris, à l’occasion de la publication du « Journal d’un escargot ». C’est de là que date notre véritable collaboration

Une collaboration de longue date…
Oui, il a été présent tout au long de ma carrière. Nous nous sommes mutuellement accompagnés. Le Seuil a publié la quasi-totalité de son œuvre, qui est un peu comme l’épine dorsale de ma carrière d’éditrice. J’ai une loyauté indéfectible envers lui. Quoi qu’il ait pu se passer, il reste un mentor et un ami. Je lui suis particulièrement reconnaissante sur un point : Il m’a réconciliée avec l’Allemagne et les Allemands - enfant de refugiés juifs dont la famille a été décimée, vous imaginez quels a priori et quels blocages je pouvais ressentir.

Comment se déroule le travail de traduction ?
Son traducteur a été Jean Amsler depuis « Le Tambour » jusqu'à « L’appel du crapaud ». C’est à lui que nous devons le succès de Günter Grass en France. Il avait trouvé un ton et une musique indéniables, même si ses traductions étaient jugées « libres ». Pour « Ein weites Feld », il était déjà très âgé, et l’entreprise était au-dessus de ses forces. J’ai décidé de confier la traduction de « Toute une histoire » au duo Claude Porcell et Bernard Lortholary, puis Claude a assuré seul la relève.

Günter Grass a-t-il accepté ces choix ?
Oui, il fait confiance, il est d’une extrême bienveillance. Il tire le meilleur de nous même, et je souhaite à mes confrères d’avoir des auteurs aussi conciliants, aussi stimulants que lui. Il a émis peu de critiques, si ce n’est qu’à plusieurs reprises il a souhaité que la traduction du « Tambour » soit révisée. Je lui ai répondu que nous devions attendre, que ce serait une blessure terrible pour Jean Amsler. Il a accepté, nous avons attendu, la révision du « Tambour » de Claude Porcell est en cours, sa publication prévue pour 2009.

Günter Grass considère ses traducteurs comme sa « grande famille »…
Oui, il réunit régulièrement ses traducteurs étrangers pour passer en revue les difficultés que recèlent ses textes. Il a initié ces « séminaires de traduction » voici d’une bonne dizaine d’années. L’atmosphère est à la fois studieuse et agréable. La manifestation se termine joyeusement, car Günter Grass est un bon-vivant.

Ce n’est pas l’auteur le plus facile à lire… Pourquoi est-il si apprécié en France ?
Günter Grass a déboulé sur la scène littéraire française avec « Le tambour », à la fois très bien accueilli par la critique et grand succès de librairie. Il est très apprécié, comme raconteur d’histoires, comme « story-teller », une catégorie en voie de disparition. Et il a ce côté rabelaisien et empêcheur de tourner en rond que les Français apprécient particulièrement. Je me demande - c’est un avis personnel - si il est vraiment perçu comme un Allemand. La Pologne, la Cachoubie, la Mitteleuropa ne sont pas loin.

A-t-il éveillé l’intérêt pour la littérature allemande en France?
Je dirais qu’il a plutôt éveillé l’intérêt des Français pour les pages les plus sombres de l’histoire allemande, mais en les relatant de façon satirique, grinçante, picaresque, Plus récemment, il a abordé des thèmes intéressants et moins connus des Français, la réunification de l’Allemagne, la réconciliation germano-polonaise, est dans « En crabe » la souffrance des allemands à la fin de la guerre.

Son dernier livre « Pelures d'oignon » sortira début octobre
Je voulais publier ce livre pour les 80 ans de l’auteur. C’est chose faite. On a beaucoup glosé outre-Rhin sur sa déclaration tardive. Peu nombreux sont ceux qui ici ont lu l’ouvrage. Avant de porter des jugements hâtifs, j’encourage vivement les lecteurs français à lire cet ouvrage très riche de plus de 400 pages, et à se faire leurs propre opinion.

Ses révélations sont déjà connues en France. Comment le public et les critiques ont-ils réagi ?
Une première vague de critiques s’est contentée de reprendre les grandes lignes des informations diffusées par la presse allemande. Suivie d’une série d’interventions plus nuancées rappelant que Günter Grass, né en 1927 avait six ans lors de la prise de pouvoir de Hitler. Issu d’un milieu très modeste, peu éclairé, il était hélas enclin à adhérer à l’idéologie nazi qui séduisait particulièrement la jeunesse. Et puis Dantzig, rattachée depuis peu au « 3ème Reich », était une ville très nationaliste. Ensuite les medias français ont pris un peu de recul – enfin je l’espère… Ils ont compris que c’était aussi un règlement de compte germano-allemand, Günter Grass ayant été sévère à l’égard des autres, on le lui faisait payer.

Cela n’explique pas un si grand silence...
Il a laissé sans doute passer maintes occasions de s’exprimer. Mais il y a eu une tentative dans les années 60 que personne n’a remarquée. Dans une interview sur « Radio Bremen », alors qu’on lui demandait ainsi qu’à d’autres personnes invitée « Qu’avez-vous fait quand vous aviez 17 ans ?» Günter Grass a répondu qu’il était incorporé dans un bataillon où l’on portait l’uniforme SS. Par la suite il a « raté le coche ». Du fait de son engagement au côté de Willy Brandt, de son militantisme en faveur de la social-démocratie, aussi de la conscience de plus en plus paralysante de l’énormité des crimes de la SS.

Cela ne vous a pas choquée personnellement ?
Choquée non, perturbée oui. Mais ce qui m’a surtout émue, c’est que cet homme qui avait dénoncé toute sa vie les méfaits de la peste brune, cet homme qui avait écrit tant de pages, fait tant de déclarations n’ait pas réussi pendant des décennies à trouver les mots pour extirper de sa chair ce douloureux secret. D’une certaine manière son aveu
le fait tomber de son piédestal moral, le rend plus humain, plus proche. Il reste un très grand écrivain, et sa déclaration tardive ne saurait en rien altérer l’ampleur de son œuvre.

Quel est votre livre préféré ?
J’ai lu « Le tambour » 10 ans avant de rentrer au Seuil. Il reste le chef d’œuvre absolu pour moi. J’ai adoré « Une rencontre en Westphalie », un pastiche délicieux, à la fois spirituel et grave, merveilleusement servi par la traduction de Jean Amsler. Je me suis régalée avec « Le Turbot », plein de verve, et de truculence, qui a été aussi un grand succès de librairie. J’ai également aimé le « Journal d’un escargot », un livre « millefeuille » ou Günter Grass évoquait son engagement d’écrivain-citoyen, ses conversations avec ses enfants, notamment comment leur parler d’Auschwitz.

Que souhaitez-vous à Günter Grass pour son 80ème anniversaire ?
Je lui souhaite sérénité, santé, vitalité, qu’il nous fasse faire partager d’autres aventures littéraires, d’autres bonheurs de lectures, qu’il continue à nous prodiguer sa chaleur et sa générosité..

Edité le : 04-10-07
Dernière mise à jour le : 02-09-08