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22/05/06

Heine à la carte

« Je vous salue, morues sèches du pays »


D’un met délicieux, on dit parfois que c’est un poème ; à l’inverse, on peut dire que les poèmes de Heinrich Heine regorgent de saveurs gustatives. Pourquoi le poète s’est-il à ce point intéressé à la cuisine ?

Cordula Hupfer, journaliste au quotidien Rheinische Post à Düsseldorf, est l’auteur d’un livre de recettes intitulé « Heine à la carte ». Sa thèse de doctorat portait elle aussi sur le thème : « Les métaphores culinaires dans l’œuvre de Heinrich Heine ».


Madame Hupfer, pourquoi Heinrich Heine attire-t-il si souvent le lecteur vers les plaisirs de la chère ?
Je crois qu’il y deux aspects. D’une part, cela vient de son histoire personnelle : il avait lui-même un bon coup de fourchette et il appréciait la bonne chère, autant le très germanique Apfelkuchen que la cuisine traditionnelle juive. En exil, il a découvert une culture culinaire en plein essor dans les restaurants. Heine était aussi un homme des sens, son œuvre est, elle aussi, très empreinte de sensualité. D’autre part, c’est un choix d’esthétique littéraire : par le détour des plaisirs de la table, il est parfois plus aisé, parce que plus terre à terre, de décrire l’état d’une société. Heine, écrivain de son temps, journaliste, tire son inspiration du quotidien de manière très artistique. Il excelle dans l’art de décrire simplement ce qui est complexe, sans jamais appauvrir la substance spirituelle, et pour cela, la nourriture lui est très utile.

Pouvez-vous nous citer un passage symptomatique dans son œuvre, où le moi lyrique s’adonne à ces plaisirs ?
Il existe des lignes magnifiques dans son œuvre maîtresse « L’Allemagne : un conte d’hiver » au chapitre 9. Je vous en fais lecture :

"La table était préparée ; là je vis
La vieille cuisine germanique.
Je te salue, ma bonne choucroute,
Ton gracieux parfum est magnifique.

Des châtaignes braisées dans du chou vert !
J'en ai mangé, jadis, de pareilles chez ma mère !
Je vous salue, morues sèches du pays,
Vous qui nagez si adroitement dans le beurre !

La patrie demeure éternellement chère
À tous les cœurs qui restent chaleureux.
J'aime aussi, bien bruni en daube,
Du hareng fumé et des œufs.

Ah, comme les saucisses jubilent dans le gras!
Les grives, ces doux angelots rôtis
Dans de la mousse de pommes,
Me gazouillent: « Sois le bienvenu ici! »

« Bienvenue compatriote », gazouillèrent-elles.
« Tu t’es absenté à l’étranger
Bien longtemps, à vagabonder de plus belle,
Avec des oiseaux que personne ne connaît ! »

Une oie se tenait à la table,
Un être calme, bien à l'aise, décontracté ;
Elle m'a peut-être aimé, jadis,
Alors que nous étions encore deux jeunets.

Elle me lança un regard plein de sens,
Si fervent, si fidèle, si douloureux, hélas !
Elle possédait sûrement une belle âme,
Mais sa chair était des plus coriaces.

On apporta aussi une tête de cochon
Sur un plateau en étain ;
Chez nous, on décore toujours les cochons
Avec des feuilles de laurier sur le groin."

C’est un passage tiré de « L’Allemagne : un conte d’hiver », une œuvre très politique de l’écrivain. La nourriture serait-elle sous sa plume un moyen détourné d’aborder des sujets politiques ? Voulait-il de la sorte contourner la censure en Allemagne ?
Exactement ! Et tout particulièrement dans le passage en question. Tous les plats qu’il cite sont un peu le miroir de la société allemande, qu’il ne s’est pas privé de critiquer. Les « morues du pays » sont aussi une allusion à la cuisine allemande. Ces plats indigestes comme les Dampfnudeln, l’épaisse soupe à l’orge, les vertueuses boulettes ou la choucroute sont autant de coups de griffes sur l’Allemagne. Et pourtant, il peut rétorquer au censeur en toute candeur : « Mais je n’ai parlé que de nourriture... »

Heinrich Heine préférait-il la cuisine française ou la cuisine allemande ? les crêpes ou l’Apfelkuchen ?
Les deux, à condition que ce soit bon. Heine ne regarde que la qualité. Bien sûr, il faut que tout le monde ait à manger, mais la nourriture doit être bonne. Dans ces mêmes contes d’hiver, un autre passage dit : « Il croît ici-bas assez de pain pour tous les enfants des hommes ; les roses, les myrtes, la beauté et le plaisir, et les petits pois ne manquent pas non plus. »

Quel est ici le message politique ? Que cachent les petits pois ?
Les petits pois sont le contrepoint du pain : tout le monde doit avoir à manger, c’est le premier niveau, avec l’exemple basique du pain, mais ensuite, on passe un cran au-dessus, le goût s’affine... Les petits pois sont un met plus délicat, tout en douceur. Il ne s’agit pas seulement de se remplir la panse, mais d’apprécier la qualité et d’éprouver les plaisirs de la vie. Cela, Heinrich Heine le revendique plus que n’importe quel auteur allemand.


Propos recueillis par Annika Bunse pour ARTE le 26 janvier 2006.


Les contes d'hiver
http://www.heinrich-heine.net/winter/winterf6.htm



Edité le : 14-02-06
Dernière mise à jour le : 22-05-06