Leur rap évoque la dureté de la jungle urbaine, la misère, la violence et le désespoir. Et ce n’est pas une exagération spécifique au genre. Ces rappeurs viennent du Myanmar, le pays le plus troublé d’Asie du sud-est. Au L.A. Hip HopClub, au centre-ville de Rangoun, des concerts ont lieu tous les dimanches. Et ici, bien que bouddhiste, la jeunesse n’est pas réservée. La scène hiphop locale compte environ 300 membres dont la moyenne d’âge est de 20 ans. En Birmanie, le milieu n’existe que depuis quelques années.
Yatha, 21 ans, est l’une des grandes figures du milieu hip-hop. Son appartement moderne est le lieu de réunion des rappeurs de Rangoon. Il a abandonné ses études et se consacre pleinement à la musique. Un morceau avec une chanteuse pop connue vient de lui rapporter 1000 dollars. Une vraie fortune en Birmanie. Contrairement à la majorité de la jeunesse birmane, ces jeunes ne vivent pas dans la misère. Leurs chansons, ils les fabriquent chez eux. Ils se sont adaptés à leurs moyens de production limités, et s’abstiennent de critiquer la situation politique dans leurs textes. Mais la jeunesse est sous pression. Car en 2007, aux côtés des moines, ce sont surtout les jeunes qui ont manifesté contre le gouvernement. Une révolte que les généraux ont matée en déployant leurs troupes. Certains observateurs parlent de 200 morts et de milliers de personnes internées en camp de travail. Depuis, la situation est calme mais tendue. Quand on leur parle de politique, les jeunes réagissent avec cynisme: « On est presque libre, ici, on aime notre pays », assure Yatha.
S’ils ne mentent pas, ils risquent de connaître le même sort que le premier groupe de hiphop birman, Acid Crew, dont deux membres ont été arrêtés l’an passé et condamnés à sept ans de prison. Motif : propagande antigouvernementale et appartenance à un mouvement de jeunes d’opposition. Annega, fondateur d'Acid Crew, est le seul membre du groupe encore en liberté. Dans ses chansons, le groupe dénonce clairement le système. Annega a perdu son rôle de porte-parole et ne joue plus en public. Mais de plus en plus de gens pensent comme lui. A Rangoun, les membres des crews se distinguent et se reconnaissent par leurs tatouages spécifiques. Depuis l’arrestation de ses collègues, Annega vit dans la peur d’être emprisonné à son tour. Sa liberté actuelle, il la doit à son beau-frère, un homme d’affaires influent, qui a sans doute versé des pots de de vin, car la famille d’Annega n’est pas connue pour être proche du gouvernement. Le père d’Annega, Mim Mim Latt, était l’un des premiers chanteurs de rock au Myanmar. Il a fait de la prison pour avoir eu des contacts avec l’opposition. A sa sortie, c’était un homme brisé. Il est décédé il y a quelques années.
Certains rappeurs vont encore plus loin et militent pour la libération d’Aung San Suu Kyi, leader de l’opposition, dont se réclame le groupe Myanmar Future Generations. Ce sont les stars du milieu underground. Leurs chansons circulent sur internet. Les rappeurs de Myanmar Future Generations sont recherchés. Interviewés par téléphone, ils témoignent : « En Birmanie, si un chanteur parle de politique, il passera sa vie en prison. Si je m'exprime publiquement, toute ma famille sera jetée en prison. Voila pourquoi on doit rester anonyme, on ne veut pas montrer nos visages ». La presse nationale, aux ordres du pouvoir, s’adresse aux parents de ces jeunes. Elle décrit le hiphop comme incompatible avec le bouddhisme. Une manière comme une autre de diaboliser le mouvement. Mais c’est aussi la preuve que le gouvernement prend la contestation des jeunes au sérieux.
Liens
Acid Crew en concert (Youtube)







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