Il faut absolument et rapidement freiner notre consommation.
FAIRE MIEUX AVEC MOINS
Pour replacer le dossier de l’énergie nucléaire dans un contexte plus général, il faut aborder la question de la consommation mondiale d’énergie et de son avenir. La dépense énergétique mondiale est aujourd’hui équivalente à celle que fourniraient environ 13 000 réacteurs nucléaires en fonctionnement permanent. Cette dépense est en constante augmentation. […] À ce rythme, dans 400 ans, elle équivaudrait à toute l’énergie solaire qui atteint notre planète ; dans quinze siècles, à toute l’énergie émise par le Soleil, et onze siècles plus tard, à l’énergie émise par notre galaxie ! Ces chiffres nous mettent en présence de cette injonction fondamentale : il faut absolument et rapidement freiner notre consommation. La réduire, faire mieux avec moins. Il importe de profiter des expériences passées pour ne pas recommencer les mêmes erreurs. Vers la fin du XIXe siècle, on a découvert l’atout majeur que représentait le pétrole pour le développement des activités industrielles. Son extraction et son utilisation ont pris de telles proportions qu’aujourd’hui nous sommes sérieusement confrontés à son épuisement dans un avenir qui se mesure en décennies. En moins de deux siècles, nous aurons épuisé une ressource que notre biosphère a mis plusieurs centaines de millions d’années à élaborer. La leçon à tirer de cette mauvaise gestion est claire : toute politique énergétique doit s’appuyer sur une échelle de temps. […] C’est à des échelles de milliers d’années qu’il faut planifier l’avenir.
LES LIMITES DE LA FILIÈRE NUCLÉAIRE
Aux dernières informations, les réserves minières en uranium sont évaluées à dix-sept millions de tonnes (Michel Jorda, CEA). Les réacteurs à neutrons lents en opération aujourd’hui sur la planète n’utilisent qu’environ 1 % de l’uranium employé : l’isotope U-235. Cette réserve en énergie équivaut à celle que pourraient dégager en un an 300 000 réacteurs. Au rythme présent de la dépense mondiale (13 000 réacteurs), la durée de cette ressource serait limitée à vingt ans… Au taux estimé de 100 000 réacteurs pour la fin du siècle, on obtient trois ans ! Il y a davantage d’énergie disponible dans le pétrole que dans l’uranium 235… Une seconde filière d’énergie nucléaire utilise un autre isotope stable de l’uranium, le 238, cent fois plus abondant. Elle exige la production de neutrons rapides tels qu’obtenus dans les surgénérateurs. Elle ne présente aucune difficulté technique et serait parfaitement réalisable. Mais à la date d’aujourd’hui, il n’en existe aucun modèle commercial (le développement du surgénérateur de Creys-Malville a été interrompu en 1984). Des prototypes sont à l’étude dans plusieurs pays : en France, au Japon, en Inde, en Chine. On parle de sa possible mise en oeuvre industrielle dans quelques décennies. Les estimations que j’ai pu trouver vont de 30 à 100 ans. Élément important, ni le coût du kilowatt/heure, ni les dispositifs de sécurité, ne sont estimés par les promoteurs. Tous s’accordent cependant à dire que cela coûtera très cher. Aux échelles de temps que nous avons adoptées pour l’humanité, la filière nucléaire n’est guère supérieure à celle des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel). […] Passons maintenant à la fusion contrôlée de l’hydrogène. C’est, depuis des milliards d’années, la source d’énergie du Soleil et des étoiles. Elle est réalisée d’une façon explosive dans les bombes H. Cette filière ne présente aucune difficulté théorique. Mais la question se pose de savoir si on peut la rentabiliser, c’est-à-dire obtenir grâce à elle plus d’énergie qu’on n'en injecte. […] Il paraît bien clair qu’on ne peut pas fonder une politique énergétique sur une filière encore incertaine comme la fusion contrôlée. Et si on tient compte des échelles de temps propres à l’humanité, la filière uranium est trop courte pour être satisfaisante. De cela il ressort, à mon avis, que la filière solaire est la seule qui soit convenable et que les efforts devraient y être concentrés.
Hubert Reeves







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