Taille du texte: + -
Accueil > Européens > Russie 2009 > Contrepoint

Russie 2009

Voici la bande annonce d'un documentaire russe inédit, signé Natalia Kozelskaïa, sur les années qui ont suivi la perestroïka.

Russie 2009

À Vienne aussi - 29/09/09

Il était une fois l' Empire austro-hongrois

Mon enfance à Vienne a été marquée par le souvenir d'une histoire qui me semblait  triste et frustrante : le 3 novembre 1918, les troupes austro-hongroises sur le front italien étaient démoralisées. L’Empire venait de signer l’armistice avec les forces de l’Entente ; la Première Guerre mondiale était perdue pour l’Autriche. Les garnisons du sud entreprirent alors de rentrer à Vienne pour recevoir de nouveaux ordres, ignorant que l’armistice n’entrait en vigueur que le 4 novembre au matin. Toute la province du Tyrol du sud se retrouvant ainsi vidée de soldats, l’Italie en profita pour occuper le territoire, qui s’appelle aujourd’hui Alto Adige (en Autriche, nous continuons à l’appeler « Tyrol du sud »). Le 3 novembre 1918 sonna donc définitivement le glas de cet empire moribond d’Europe centrale. La Tchécoslovaquie, la Hongrie, le Royaume des Slovènes, Croates et Serbes allaient bientôt succéder à un ensemble géopolitique qui, pendant cinq cents ans, s’était étendu des plaines de Russie aux rivages de la Méditerranée. Alors, qu’est-ce que l’Autriche ? La réponse du Premier ministre français de l’époque et austrophobe confirmé, Georges Clemenceau, était claire : « L’Autriche, c’est le reste ». Et, comme si cette formule lapidaire ne suffisait pas, il fit signer l’armistice à l’Empire au musée paléontologique de Saint-Germain en Laye – dans la salle des espèces disparues…

Commencèrent alors « les derniers jours de l’humanité », comme disait le cultivé et ironique journaliste autrichien Karl Kraus. Car sans Empire et sans « Kaiser », le monde pouvait-il continuer à tourner ? Ainsi, à Vienne, où le passé est souvent plus présent que le futur, avec ses bâtiments couleur pastel, surchargés comme un grand gâteau à la crème tout droit sorti de la k.-u.-k Hofzuckerbäckerei (la pâtisserie royale et impériale), l’Empire est aujourd’hui encore bien vivant. Depuis ces jours gris et pluvieux de novembre 1918, l’Autriche et ses habitants cultivent le souvenir d’un État fort, brillant, important pour l’histoire de l’humanité. Au fil des années s'est forgé le « mythe de l'âge d'or des Habsbourg ». La formule est due au philologue italien Claudio Magris, né à Trieste, la ville qui fut pendant quatre siècles le principal port d’Autriche-Hongrie. Le spectre de l’Empire hante la culture et la vie quotidienne autrichiennes, comme douce nostalgie dans les œuvres de Joseph Roth et Stefan Zweig puis revenant, dans la deuxième moitié du XXe siècle, comme un démon maléfique, tel le souvenir de la médiocrité et de la lâcheté de toute une nation. Mais il reste très présent dans les œuvres de grands écrivains contemporains, qu’il s’agisse de Thomas Bernhard, Peter Handke ou Elfriede Jelinek.

Dans la culture populaire, le fantôme austro-hongrois fait naître une volonté de rayonnement dans le monde. On aime bien quand on parle de nous : les événements sportifs avec participation autrichienne, par exemple, sont retransmis à la télévision publique, souvent pendant plus de sept heures par jour. Et lorsqu’Arnold Schwarzenegger fut élu gouverneur de Californie, l’Autriche jubilait comme si « un des nôtres » avait été élu président du monde. Nuançons toutefois : nous aimons que l’on parle de nous en bien - hors de question que des étrangers attaquent l’Autriche ! Ce trait de caractère bien autrichien s'est manifesté tout récemment, en avril 2009, lorsque les propos du prix Nobel d’Économie Paul Krugman sur les possibilités de faillite de l’Autriche comme conséquence de la crise économique internationale, ont déclenché une vive polémique. Sans écouter ses arguments, les médias se sont automatiquement solidarisés avec le gouvernement en affirmant « qu’il n’y a aucun danger réel ».

Outre cette envie que l’on parle de nous, l’Empire nous a surtout légué une inébranlable volonté de stabilité. Le consensus est le fondement de la stabilité. En Autriche, nous aimons ainsi beaucoup le compromis : après la Seconde Guerre mondiale, le compromis d’avoir été la « première victime du nazisme » a (trop) vite été trouvé. Puis, au cours des soixante dernières années, les « partenaires sociaux » issus des deux grands partis se sont partagés tous les postes dans l’administration, entre représentants du patronat et membres des syndicats. Ainsi, nous préservons le statu quo : tout ce qui est nouveau ou étranger nous paraît suspect. C’est pourquoi la Constitution autrichienne statue que nous sommes un pays « neutre ». Nous n'avons aucune envie de nous engager. L’engagement implique le risque et le risque peut entraîner le changement. Et le changement détruit la stabilité. Or, comme l’affirme le proverbe populaire, « Vienne sera toujours Vienne ». Nostalgie oblige…


Edité le : 02-07-09
Dernière mise à jour le : 29-09-09


+ de Européens