Si Bo et Justin recherchent la douleur, c’est pour éprouver quelque chose et pour oublier, le temps de cette souffrance, la vacuité et l’ennui des banlieues américaines.
« La douleur est une constante pour moi. Alors je me suis dit, si seule la douleur compte pour moi, pourquoi ne pas en faire une expérience positive, qui me donnerait du plaisir, avec laquelle je peux vivre. Dans le désert, je me dis : « La douleur est ma seule amie. La douleur est la seule chose qui ne m’abandonnera jamais. »Justin Gates
Qu’est-ce qui peut bien pousser des humains à s’infliger intentionnellement une douleur ? Pour Bo et Justin, c’est le désespoir. Un désespoir qu’ils oublient aussi longtemps qu’ils ont mal.
Berlin, arrondissement de Lichtenberg, un jour d’été pluvieux. Cet entrepôt sert de lieu de réunion à une communauté de fanatiques de la douleur. Ils y pratiquent ce qu’on appelle le « body suspension ». En clair, ils se suspendent dans les airs à des crochets de boucherie, sans anesthésie, en écoutant du reggae.Thorsten, infirmier dans une maison de retraite, s’y colle en premier.
« Un écart d’une largeur de trois doigts, par exemple, correspondra à la largeur descrochets. Ça ne me sert à rien de prendre un écart de quatre doigts, parce qu’ici ça va s’enfoncer et donc ça fera mal. L’idée, c’est de trouver le bon écart, pour que le crochet ne s’ouvre pas. »
Chandler Barnes - spécialiste du piercing extrême et « body suspender »
Des fermetures de sécurité empêchent que les crochets ne se déforment sous le poids du corps. Le hissage de la personne est effectué avec précaution, pour que la peau se décolle lentement de la couche de graisse qui se trouve en dessous.
« Je déteste la douleur. Je n’aime pas les séances de tatouage, parce que c’est ultra douloureux. La suspension, c’est différent. Les premières minutes, ça fait un peu mal. Tu sens la pression des crochets et ça te secoue. Mais une fois que tu es en l’air, tu as une impression d’énergie et de chaleur qui te traverse tout le corps. La douleur, c’est comme une drogue parfaite. »
Chandler Barnes - spécialiste du piercing extrême et « body suspender ».
Quand le corps souffre, il est stressé et libère de l’endorphine, une hormone dont les effets sont comparables à ceux de la morphine. Thorsten souffre, mais il a l’impression d’être en apesanteur.
« Ça m’aide à pénétrer en moi-même, à approfondir mes pensées. A faire fusionner mon corps et mon esprit et à me relaxer. A me déconnecter du monde extérieur et à me sentir bien. »
Thorsten Pitter
Dns les traditions hindoues, la douleur joue un rôle important dans les processus supposés conduire à une révélation.Nous sommes à un festival de Kundalini-Yoga, au sud de Paris. Karta Singh, maître yogi, dirige un exercice basé sur la douleur. Ses élèves doivent tenir une position de bras tendus pendant une demi-heure. Pour ces apprentis yogis, il s’agit de se confronter à sa propre douleur. Un entraînement mental qui leur permettra, plus tard, de surmonter des situations extrêmes. John Paul, l’un des participants, éprouve même une sensation de bonheur.
« La douleur est liée à nos peurs, à des émotions que nous avons éprouvées dans le passé et qui nous inhibent. Quand les gens pleurent ou crient, c’est parce qu’ils revivent des expériences passées et l’émotion qui s’y attache est vécue par le corps sous forme de douleur. La posture n’est pas à l’origine de la douleur, elle a simplement pour fonction d’enclencher le processus. Quand on fait l’expérience de la douleur, on éprouve beaucoup de choses et à la fin de la session, on atteint l’extase. »Thorsten Pitter
« J’ai reçu une éducation catholique, mais, je me rends compte que l’église ne m’apporte pas grand-chose. L’expérience que je fais ici me permet de me créer ma propre religion, en quelque sorte. Je sonde mon propre esprit, mon propre corps et j’arrive à la conviction que par la force de mon esprit et de mon corps, je peux faire tout ce que je veux. »
Thorsten Pitter
Autre divertissement dont l'on peut dire qu'il est « extrêmement électrisant » : des séances de lectures publiques au cours desquelles les spectateurs peuvent sanctionner l'auteur en lui infligeant une décharge électrique.
Ce soir, l’autorité sera détenue par le public. Toutefois les écrivains ont la possibilité d’interrompre l’expérience à tout moment. Au total, sept écrivains en herbe sont venus tester leur résistance à la douleur.
« A sept, ça mord. A huit, c’est comme mille petites épingles qu’on vous plante dans la peau. A neuf, on a l’impression que les épingles entrent et sortent à toute vitesse et à partir de dix, ça devient extrêmement désagréable, je dirais même critique. A partir de onze ou de douze, c’est comme si on vous fouettait avec du barbelé incandescent. »
Sascha Lobo
L’idée s’inspire de la célèbre expérience de Milgram, dans les années 70. Un test qui a permis de déterminer jusqu’à quel point les humains étaient disposés à obéir à une autorité et torturer un autre humain sur commande. Mais, contrairement à la séance de ce soir, l’expérience de Milgram n’utilisait pas le courant électrique. Les personnes testées lors de cette expérience développèrent rapidement une véritable dépendance à l’autorité et distribuèrent allègrement des décharges électriques mortelles.
Quel genre d’humain devenons-nous dès lors que nous disposons d’un pouvoir illimité ? Telle était d'ailleurs la question posée par le film « L'expérience ».
« J’aimerais vraiment beaucoup que la même chose soit possible à la télé, que certains présentateurs d’émissions de variété puissent percevoir aussi directement
l’appréciation des téléspectateurs. Au lieu de la percevoir trois jours après, en regardant les courbes de l’audimat, ils s’apercevraient en temps réel, par le biais de cette douleur qui leur serait infligée en direct, à quel point ils sont mauvais. »
Sascha Lobo
Liens>> suspension.org







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