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08/08/07

Ingmar Bergman et Michel Serrault : aux deux pôles du cinéma.

Seul le rappel à Dieu aura donc contribué à associer Ingmar Bergman et Michel Serrault.
Et pourtant… Révélé au milieu des années 1950 au cinéma et en tandem avec son complice sur les planches Jean Poiret («Assassins et voleurs» de Sacha Guitry en 1957), Serrault est nécessairement associé à un cinéma de la gentillesse ou de la facétie, celui d’une France du plein-emploi qui se tourne à plaisir vers l’avenir. La seule énumération des titres de sa prime filmographie («Bébert et l’omnibus», «Nous irons à Deauville», «Clémentine chérie») projette les images en sépia d’une Panhard vert pistache ou d’une Chambord lancée sur les routes de province en vue d’un pique-nique, tandis que les enfants lisent une bande dessinée des aventures de Martine sur la banquette arrière.
© dpa
Fils d’un pasteur luthérien, mais fasciné très tôt par l’univers émancipateur du spectacle sous ses formes les plus itinérantes («La Nuit des forains» dès 1953), Ingmar Bergman se fait quant à lui le chantre d’un univers antinomique et féminin, entre rudesse, affection et introspection. Quelques années après la sortie du bien nommé «A travers le miroir» (1959), à l’occasion duquel il affirme en avoir assez d’expliciter à l’écran et dans le scénario les enjeux et les intentions de ses films, il est tout simplement considéré comme le plus grand avec Fellini, juste devant Antonioni et Tarkovski.

Cet auteur honoré s’est pourtant ingénié à déconcerter dès qu’il en manifestait le souhait, selon une tradition un peu brusque et scandinave, héritée de Strindberg et qui ne sera pas oubliée du Danois Lars von Trier. Le maître suédois est à ce titre l’auteur d’une poignée de comédies parmi les moins appréciées de sa filmographie («Toutes ses femmes» en 1964) et d’œuvres bucoliques mieux reçues («Sourires d’une nuit d’été» en 1955). «La Flûte enchantée» (1975) est aussi un spectacle destiné à la télévision suédoise en vue des fêtes de fin d’année. C’est même une relecture dégourdie et artisanale de l’opéra de Mozart, dont le livret est pourtant parcouru par les thèmes du désastre de la guerre, l’obsession et la quête effrénée du pouvoir, la trahison et l’abolition pernicieuse des frontières entre le bien et le mal.

© dpa
A l’aube des années 1980 et au sortir du triomphe de l’adaptation pour le grand écran de «La Cage aux folles» (1978), Michel Serrault prend lui aussi un tournant. Jean Poiret s’est éloigné du cinéma tout au long des années 1970 et reviendra transformé («Poulet au vinaigre» de Claude Chabrol en 1985). Son partenaire à la scène le précède avec une série d’œuvres qui introduisent la silhouette inquiète d’un acteur renaissant. La comédie se fait plus noire, la farce conduit à l’abîme («A mort l’arbitre», «Mortelle Randonnée»), mais le plébiscite est incontestable. Serrault se fait même producteur pour la seule fois de sa longue carrière, en vue d’un de ses rôles les plus ambigus, le portrait du sinistre et excentrique «Docteur Petiot» (1990), un film de Christian de Chalonge qui flirte avec l’expressionnisme.
La France change, lui aussi («Pile ou face», «Garde à vue», «Malevil», «Les Fantômes du chapelier»…). Le sommet de cette période aventureuse est atteint avec «Nelly et Monsieur Arnaud» de Claude Sautet (1995), un récit intergénérationnel particulièrement délicat : Michel Piccoli n’acceptera jamais de ne pas avoir été choisi par le réalisateur, en compagnie duquel il a tourné «Les Choses de la vie» et «Max et les ferrailleurs», et les deux hommes ne se parleront plus jusqu’à la mort de Sautet en 2000.
Si ces deux artistes apparemment dissemblables ont pu négocier tant de virages prononcés, c’est en vertu d’une fidélité, entretenue par Serrault ou magnifiée par Bergman. Le premier a poursuivi une collaboration, non seulement avec un metteur en scène aimable comme Pierre Tchernia («Le Viager», «Les Gaspards»), mais également avec le féroce Jean-Pierre Mocky en compagnie duquel il travaillait encore ces dernières années, en dépit de l’absence totale de moyens financiers de l’auteur des «Compagnons de la Marguerite», «Le Miraculé» et plus récemment «Grabuge !». Le second tournait pour sa part un à deux films par an (jusqu’à une production américaine, «L’œuf du serpent»), grâce à une troupe acquise et rompue, ainsi qu’une économie héritée de son expérience théâtrale.
Tous deux ne dédaignaient pas la télévision, un outil de recherche selon Bergman, qui lui consacrera la dernière partie de sa carrière, après avoir pris sa retraite au cinéma avec «Fanny et Alexandre» (1982) et publié plusieurs ouvrages rétrospectifs et une autobiographie qui continue de faire autorité («La Lanterne magique»). Dans un même geste contemporain, Serrault s’est récemment distingué par sa création du père Dominici dans un téléfilm apte à questionner la machine judiciaire française et le traitement médiatique des affaires criminelles. Il se plaisait à bousculer son image de papy affectueux tout en la cultivant, quand Bergman, pas toujours apprécié dans son pays en raison de sa renommée et d’une omnipotence difficile à accepter pour ses confrères, s’est retiré sur son île de Faarö, pierreuse et balayée par les vents froids. Là, il s’est tout de même aménagé une salle de projection où il continuait de découvrir (et de commenter, soulignaient ses proches) les nouvelles productions, suédoises ou non. Ni l’une ni l’autre de ces figures révérées ne semblait résolue à se reposer sur les bancs et sous les ors d’une académie des Arts et des Lettres.
Julien Welter

Edité le : 30-07-07
Dernière mise à jour le : 08-08-07