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06/02/07

Inné ou acquis ?

Par Ernst Peter Fischer


Sommes-nous le produit de nos gènes ou de l’environnement ? La réponse varie selon l’époque. Professeur d’histoire des sciences à l’université de Constance, Ernst Peter Fischer brosse l’évolution mouvementée des théories de l’inné et de l’acquis. Pour conclure que l’on affirme aujourd’hui la même chose qu’il y a 100 ans.

Wilhelm Johannsen, botaniste danois spécialiste de l’hérédité, créait il y a un siècle le mot « gène ». Puis il voulut savoir quelle était l’influence des caractères génétiques sur l’aspect des organismes. Il étudia le haricot en se concentrant sur des paramètres simples comme la hauteur de la plante et la taille des fruits, et en déduit élégamment que la valeur moyenne était déterminée par les gènes tandis que les anomalies étaient le fait de l’environnement.

Une approche qui devrait peut-être nous servir de fil rouge. Il est certain en effet que ce sont nos gènes qui font de nous des êtres humains. Mais il faut davantage de paramètres pour savoir quels êtres humains nous sommes – et ces descripteurs sont plus souvent d’origine culturelle que naturelle. Nous avons tous entendu parler de quelqu’un que la lecture d’un livre, l’écoute d’une œuvre musicale, ou une rencontre aurait totalement changé …

L'homme : produit de son environnement

On peut évidemment affirmer que tout est génétique : si nous réagissons à la musique, nous le faisons avec notre appareil auditif et certaines régions du cerveau dont la structure est due en définitive à nos gènes. Une banalité qui a pu être relativisée ces dernières années : il a pu être démontré qu’il existait en nous des gènes qui n’entraient en action qu’à la suite d’expériences fondatrices. Ces gènes participent alors eux-mêmes aux mécanismes de ces expériences. Aujourd’hui, on ne dit plus « nature or nurture » mais « nature via nurture » : ce n’est plus l’inné qui domine sur l’acquis ou inversement, c’est le patrimoine génétique qui joue un rôle avec l’aide de l’environnement.

Pour nombre de généticiens, le débat de l’inné et de l’acquis n’a d’ailleurs plus grand sens aujourd’hui. Il n’en a pas toujours été ainsi : le vingtième siècle a été marqué par de nombreux courants d’idées contradictoires. Il suffit de rappeler les années d’après-guerre : une majorité de chercheurs, se détournant avec horreur de l’idéologie raciste du régime hitlérien, ne voulaient en aucun cas se risquer à dire que l’intelligence, l’aptitude à apprendre des langues, le talent musical étaient dus à des facteurs biologiques. On assista donc au retour de l’acquis et de ses théoriciens qui affirmaient que l’homme était le produit de son environnement – et de lui seul. Le psychologue B. F. Skinner assurait qu’il pouvait faire de n’importe quel individu un médecin ou un musicien pour peu qu’il puisse le soumettre suffisamment tôt à un programme comportemental de son invention – et dans les années 1950, beaucoup l’approuvaient.

La légende du « chromosome tueur »

La thèse environnementale commença à se fissurer vers le milieu des années 1960. En décembre 1965 paraissait dans la fameuse revue scientifique Nature un article qui établissait une corrélation entre la présence de certains chromosomes et un comportement social déviant. Normalement, les êtres humains disposent de deux chromosomes sexuels appelés X et Y. Chez la femme, on trouve deux chromosomes X et chez l’homme un X et un Y. Mais comme les anomalies sont le propre de la nature, beaucoup d’hommes vivent avec trois chromosomes : un X et deux Y. Or, on annonça en 1965 que ces individus avaient facilement tendance à devenir violents. Des projets de recherche menés avec fébrilité, une propension à la vulgarisation trop rapide des résultats favorisèrent l’émergence d’une légende, celle du « chromosome tueur ». Il fallut attendre le milieu des années 1970 pour démasquer cette ineptie qui n’a pourtant jamais complètement disparu des esprits. Les gènes à eux seuls peuvent être responsables du destin des criminels, c’est une croyance encore assez répandue.

Dans les années 1960, on commença à affirmer que l’intelligence, mesurée en termes de coefficient (le « QI »), était déterminée par l’hérédité et ne pouvait aucunement être influencée par l’éducation scolaire. C’est ce que divulguaient des chercheurs blancs désireux de s’en servir comme argument politique pour expliquer la différence des hommes à la peau noire. On peut faire fi des motivations racistes de ces thèses toujours en cours, il n’en reste pas moins que l’intelligence est en partie génétiquement fondée. Ce qui ne veut pas dire qu’il existe des gènes de l’intelligence ou des gènes responsables d’une autre des qualités fondamentales de l’humain. Cela signifie simplement que l’intelligence s’est avérée être un facteur utile au cours de l’évolution et qu’il doit forcément y avoir une possibilité qu’elle se transmette d’une génération à l’autre (même si ce n’est pas toujours le cas).

Actuellement, nous assistons à la prédominance de la recherche génétique : d’innombrables projets sur le génome visent à décrypter le patrimoine génétique humain. L’un des résultats les plus marquants : chez l’homme, le nombre de gènes est très inférieur à ce qu’on a longtemps cru. Un quotidien britannique a résumé en une formule choc l’essence des résultats obtenus par le Projet Génome Humain, arrivé provisoirement à échéance au début du vingt-et-unième siècle : « Environment, not genes, key to our acts » (l’environnement détermine nos actes, et non les gènes). Si le nombre de gènes est faible, c’est l’environnement qui domine. Heureusement, notre évolution nous a préparés en nous dotant des gènes nécessaires. Il ne nous reste qu’à nous en servir, et nous pouvons apprendre à le faire.

Edité le : 06-02-07
Dernière mise à jour le : 06-02-07