Film d’animation de Mamoru Oshii
Studio IG
Compétition Officielle
Critique : Dès les premières secondes d’« Innocence », la stupeur saisit devant ces paysages rougeoyants d’apocalypse crépusculaire balayés en panoramique. Ces images digitales, quelque part entre rêve et réalité, ne semblent appartenir ni à l’animation, ni aux trucages hollywoodiens, ni à quoique ce soit d’existant. Elles projettent d’emblée dans une autre dimension où des personnages de manga dessinés au crayon pâle évoluent au milieu de ces décors mutants générés sur ordinateur aux ombres ciselées comme par les meilleurs directeurs de la photo. Neuf ans après le premier « Ghost in the Shell », « Innocence » soulève à nouveau sa propre révolution.
Batou, un cyborg taiseux fondu d’amour pour son gros chien, enquête en silence avec son jeune acolyte humain sur des meurtres commis par des poupées ultra hi-tech fabriquées pour le plaisir de leur propriétaire par une société assez suspecte : Locus Solus. Ces poupées, peau pâle, cheveux noirs et yeux bleu lagon, se démembrent et se tordent dans d’inquiétantes convulsions en tuant, en jumelles presque parfaites de ces « Puppen » d’Hans Bellmer toujours à la lisière de l’innocence déconstruite et de la lubricité exhibitionniste.
Mais le sujet d’inspiration le plus évident, d’ « Innocence » tellement flagrant qu’il en devient presque son extension naturelle est le cultissime mais encore inégalé « Blade Runner », peuplé de « répliquants » à la lisière de l’humanité se déchirants dans des palais sous une lumière de fin du monde ou dans les rues de mégalopoles fantasmées. Certaines scènes constituent même des hommages très appuyés, notamment celles qui se déroulent dans le château du hacker cyborg en fausse décomposition qui rappellent bizarrement celles du surdoué Alexandre atteint du syndrome de Mathusalem vivant au milieu de ses automates adorés. Les créatures inanimées, créées par l’homme puis prenant vie et âme ont de tous temps éveillé les imaginations des conteurs et écrivains : du Golem (cité dans le film pour son pouvoir de destruction) en passant par les contes d’Andersen, Coppelia, Pinocchio jusqu’à Frankenstein. « Innocence » pousse le propos encore plus loin en le situant dans un contexte de modernité agressive et de technique à la dérive.
Les dialogues citent Descartes, une anecdote sur une poupée qui aurait remplacé dans son cœur sa fille à la mort de celle-ci, mais c’est encore à Montaigne que l’on songe cette fois : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’âme elle-même semble se distinguer dans le film d’une autre entité, ce « Shell » mystérieux, sorte de conscience ou de fantôme indéfini qui flotte et hante les êtres ou les choses indifféremment. Même si les dialogues ne sont souvent qu’aphorismes ou proverbes japonisants, d’une complexité qui ajoutent au vertige visuel, le plaisir l’emporte paradoxalement sur l’ennui, en cherchant cette « innocence » qui s’est perdue dans un regard bleu quelque part entre la pulsion d’« Alien », cet Autre menaçant qui détruit et se détruit et la candeur de l’« Alice » de Lewis Caroll.
Critique: Pourquoi les humains ont-ils cette obsession de se reproduire ? Telle est la question que se pose le cinéaste d'animation japonais Mamoru Oshii dans « Innocence », neuf ans après le succès mondial de « Ghost in the Shell » inspiré du manga de même nom de Shirwo Masamune. Des scénarios d'apocalypse en trois dimensions, peuplés de robots et de poupées créés par les humains, avec des tours techniques babyloniennes se dressant sur fond de ciels flamboyants, et comme moyens de locomotion d'étranges objets volants aussi bien que de vieillottes limousines. Le héros de l'histoire, Batou, n'est en fait qu'une réplique animée du « répliquant » incarné par Rudger Hauer dans « Blade Runner ». Sauf que depuis, les cyborgs ont pris le contrôle de la planète, se substituant ainsi définitivement aux humains qui pour la plupart ont oublié qu'ils l'étaient. Aucun doute, les cyborgs fonctionnent bien mieux que les hommes. Avec leurs cerveaux à puces et leurs fonctions spéciales, ils sont mille fois plus efficients qu'un policier humain. D'ailleurs Batou ne se prive pas de le répéter à son acolyte Togusa, qui en fait même un complexe d'infériorité.
Chargé de retrouver le code source et le lieu de fabrication des androïdes devenus fous ainsi que ceux qui tirent les ficelles de cette machination, Batou va rencontrer des poupées toutes différentes, qui dans leur inhumanité reflètent pourtant les travers de la nature humaine, tels l'arrogance ou la trahison par exemple. En même temps, Batou dans son combat prend de plus en plus des allures de machine : ainsi, il doit se faire remplacer un bras après s'être mutilé dans un feu qu'il croyait inoffensif. Tout cela bien sûr est la faute de ses adversaires qui, par un virus informatique mêlé à sa nourriture, ont provoqué chez lui des hallucinations. Eh oui, même un cyborg a son talon d'Achille : son brave toutou chéri en l'occurrence, auquel Batou préfère préparer un bon petit repas plutôt que de lui administrer son concentré habituel. Mal lui en prend, car c'est par cet intermédiaire que le virus va lui être transmis. Et puis, il y a le souvenir obsédant de la femme de sa vie, dite « Le Major », qu'il va être amené à revoir dans des circonstances funestes...
Batou le cyborg-policier solitaire a tout de même des points communs avec ses collègues humains, du moins ceux de l'écran (comme celui qu'incarne par exemple Takeshi Kitano) : son mutisme, son ardent désir de poser enfin ses valises, et bien sûr sa légendaire rudesse professionnelle. Mais il n'y aura pas de « happy end » pour les hommes-machines de Mamoru Oshii : il est trop tard, semble-t-il nous dire, nous nous sommes trop éloignés du paradis et de notre condition humaine, témoin les nombreuses références à des philosophes tels Descartes ou Milton ou même à la Bible. Si l'on en croit Mamoru Oshii, l'avenir de l'humanité dépendra de notre capacité à respecter d'autres formes de vie dans le monde qui nous entoure. Batou le cyborg et son chien ont déjà fait un grand pas ce sens. C'est déjà quelque chose…






Envoyer à un ami
RSS
Facebook
Twitter