Dieter Bingen :"La société polonaise a été profondément choquée et bouleversée. Mais cet accident va aussi directement affecter le paysage politique polonais car parmi les victimes figurent le président et d'importants leaders de la droite, du centre et de la gauche polonaise. Le parti nationaliste-conservateur de Lech Kaczynski, le PiS (Parti Droit et Justice), a perdu plusieurs jeunes politiciens en qui il fondait de grands espoirs. Mais la gauche démocrate et les partis sociaux démocrates post-communistes déplorent également la perte de membres importants de leur direction. Parmi eux, le candidat aux élections présidentielles Jerzy Szmajdzinski ainsi que plusieurs députés".
ARTE Journal : Le système politique reste-t-il malgré tout opérationnel ?
"La mort de chacun de ces représentants politiques est tragique et nous les regrettons tous. Mais les élites politiques fonctionnent selon une hiérarchie très précise en Pologne. Les victimes doivent et peuvent être remplacées".
ARTE Journal : la catastrophe aérienne de Smolensk va-t-elle avoir des répercussions plus profondes ?
"L'impact psychologique est immense en Pologne. Cette catastrophe aérienne constitue un tournant important dans la vie politique polonaise. Les commentateurs espèrent désormais un revirement positif de la culture politique du pays. Car cette tragédie oblige les responsables politiques à faire cesser les atteintes personnelles et parfois primitives et notamment celles qui sont constamment portées aux opposants par le parti nationaliste conservateur. Ils devront changer de style. Les hommes politiques, les journalistes et les hommes d'église souhaitent désormais que les rapports soient plus justes et que les relations conflictuelles cessent".
ARTE Journal : peut-on aussi parler d'apaisement dans les relations russo-polonaises ?
"Cette symbolique de rapprochement et de réconciliation est évidemment calculée. La Russie souhaite depuis quelques années nouer de nouvelles relations avec la Pologne. On avait déjà pu le ressentir lors la rencontre du 9 avril entre les deux Premiers ministres Donald Tusk et Vladimir Poutine à Katyn. Ou encore avec la présence de Vladimir Poutine en Pologne pour les cérémonies de commémoration du 70ème anniversaire du début de la seconde guerre mondiale, le 1er septembre 2009. C'est une nouvelle ère qui s'ouvre entre Moscou et Varsovie. Aujourd'hui, la Russie admet quelle doit considérer la Pologne comme un partenaire à part entière dans l'Union européenne. Car cela conditionne les relations avec l'ensemble des pays occidentaux. Si la Russie veut changer ses rapports avec ses partenaires européens, elle doit avant tout faire évoluer ses relations avec la Pologne".
ARTE JOURNAL : Que peut-on attendre concrètement des cérémonies officielles de Katyn et Smolensk ?
"Les images incroyables de ces rencontres ont eu un profond impact sur de nombreux Polonais... Elles symbolisent la solidarité et la compassion. Le Ministre polonais des Affaires étrangères a même parlé d"une "âme slave commune". Il ne s'agit pas de panslavisme, mais de l'expression de sentiments, ce qui n'est pas si fréquent entre les deux pays. En Pologne, le deuil est collectif et la population a été très touchée par le fait que Moscou déclare également une journée de deuil en Russie. La Russie n'avait encore jamais célébré de deuil national en l'honneur d'un chef d'État étranger. Et il y a eu ces images extraordinaires où l'on voit le chef de gouvernement et le président d'un ex-pays communiste priant dans une chapelle moscovite en tenant une bougie àla main. Avant que sa dépouille ne soit rapatriée en Pologne, la mémoire du défunt président polonais a été saluée avec tous les honneurs militaires par le premier ministre russe Vladimir Poutine. Et puis le fait que le film du grand cinéaste polonais Andrzej Wajda sur le massacre de Katyn soit diffusé à une heure de grande écoute àla télévision nationale russe est un signe de grand changement. En effet, c'est la première fois que le peuple russe découvre la réalitéd'un crime ordonné par Staline et qui a fait 22 000 victimes polonaises. Et tout cela au moment même où la Russie vit une vague de terreur dans son propre pays et alors que des meurtres sont perpétrés contre son propre peuple. Cela va inévitablement transformer les discours en Russie".
ARTE Journal : revenons à la Pologne, et plus particulièrement à la politique intérieure et aux élections présidentielles anticipées, qui se dérouleront le 20 juin. Comment appréhendez-vous la prochaine campagne électorale ?
"Difficile de dire si cette campagne électorale se déroulera normalement. La question est de savoir si le PiS, c'est-à-dire le parti de l'opposition, va présenter un nouveau candidat. Et si le frère jumeau de Lech Kazcinsky, Jaroslaw, voudra se présenter. Le parti nationaliste-conservateur exerce une forte pression sur lui, mais il ne s'agit pas làseulement de questions politiques, mais aussi de questions familiales très personnelles. Il est difficile de faire une analyse psychique approfondie, mais une chose est sûre, c'est que les rapports entre les jumeaux sont forts. Il n'est pas dit que Jaroslaw Kaczinski veuille reprendre le flambeau ".
ARTE Journal : La mort du président peut-elle profiter au PiS?
"Jusqu'à sa disparition, le président Kazcinsky a été une personnalité politique très controversée et son mandat présidentiel n'a été considérécomme positif que par une minorité de la population polonaise. Mais son décès tragique a fait naître un véritable élan de solidarité dont le Parti Droit et Justice pourrait bien tirer profit".
ARTE Journal : Lech Kaczynski aurait-il pu remporter les prochaines élections présidentielles prévues àl'automne 2010 ?
"Le parti libéral de droite au pouvoir, la Plate-forme civique du Premier ministre Donald Tusk est actuellement en position de force car grâce à lui, la Pologne a plutôt bien réussi à surmonter la crise financière. Le PiS aurait donc sans doute perdu contre les candidats de la Plate-forme civique. Désormais, c'est Boris Komorowsky, le président du parlement qui assure la présidence par intérim. Et Komorowsky ne doit pas donner l'impression qu'il pourrait tirer profit de sa position actuelle. Ne faire aucun faux pas, c'est sans aucun doute une devise qu'il se doit de suivre. Le PiS doit se réorganiser. L'alliance des démocrates de gauche, formés de petits partis d'opposition fait face au même défi car elle a également perdu plusieurs représentants dans la catastrophe aérienne".
ARTE Journal : le château Wawel àCracovie a étédésignécomme dernière demeure pour la sépulture du couple présidentiel. Ce château royal, lieu symbolique du patriotisme polonais, est-il le lieu le plus approprié?
"Je peux vous répondre en citant les commentateurs polonais : cette décision a dépassé certaines limites. Elle a été prise par la famille Kaczynski et l'évêque de la cathédrale de Wawel a donné son accord. Certains Polonais pensent que c'est une utilisation inappropriée du Panthéon polonais où sont enterrés des rois ou encore le fondateur de l'État polonais, Marschall Pilsudski, de grands écrivains et aussi le poète Czeslaw Milosz. Ceux-ci y ont été enterrés après une longue évaluation de leurs mérites. Une telle décision ne peut pas seulement relever de la famille, c'est une question nationale. Cela trouble l'ordre établi. Mais la question se posera aussi le jour où Lech Walesa disparaîtra ".
ARTE JOURNAL : cette polémique n'est pas en contradiction avec le nouveau style politique que tout le monde réclame ?
"C'est possible. Lech Kaczynski était une personnalité controversée. Et sur la question de Wawel, la nouvelle union est ànouveau divisée. Un collègue de Pologne m'a rapportéque de nombreux partisans du PiS étaient très agressifs envers tous ceux qui critiquaient Kaczynski. En ce moment, aucune critique n'est tolérée car elle est perçue comme "une offense à sa majesté". Cette attitude est antidémocratique. Je ne sais pas vraiment comment cette situation évoluera ".
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