Justement, il y a cinq ans notre homme s'est lancé un défi en s'installant à Bombay, la Mecque du septième art indien. Il a quitté Delhi et mis au second plan sa carrière théâtrale pour devenir une vedette du grand écran. Tenter à 35 ans révolus de se faire un nom dans les studios de Bollywood - contraction de Bombay et de Hollywood – était un pari audacieux voire téméraire. Et pour cause, on recense officiellement à Bollywood 28 000 acteurs « ayant déjà obtenu un premier rôle », sans compter les centaines de milliers de second rôle et de figurants.
Ces artistes sont la matière première du cinéma le plus prolifique du monde ; on tourne, bon an mal an, 800 à 900 films en Inde.
Bollywood qui réalise la plupart des super-productions diffusées en hindi et en anglais à travers le sous-continent et à l'étranger surclasse les cinémas plus régionaux de Madras et Bangalore. Et les producteurs qui dirigent cette industrie du rêve détiennent les clés de l'imaginaire d'un milliard d'indiens et fabriquent les plus grandes stars.
Ils sont donc légion ceux qui comme Rahul - on prononce Raoul - attendent leur chance pour passer de l'ombre à la lumière. Dans le métier on les appelle des « struggling actors ». Littéralement, les acteurs qui luttent pour percer. Ces « novices » doivent posséder la foi du charbonnier, un solide réseau relationnel et l'art de déjouer les intrigues. Le plus dur sera ensuite de durer...
Rahul Vohra qui a beaucoup bourlingué, en Inde comme à l'étranger, a accumulé un solide capital confiance. S'il croit en son karma bollywoodien, il porte néanmoins un regard lucide et incisif sur ce microcosme qui est « un monde à part ».
Avez-vous une étiquette particulière dans le monde de Bollywood ?
A Bollywood, je suis un « struggling actor » même si j'ai tenu des seconds rôles dans les films de Mira Naïr comme Kama Sutra (1996) ou Le mariage des moussons (2001) qui a reçu le Lion d'or à Venise.
Ce qui n'a rien à voir avec le statut d'une star. Ici, une star c'est comme un footballeur, ça tient du divin. Les grandes vedettes peuvent faire une quinzaine de films par an (alors que le syndicat des acteurs a fixé la limite annuelle à douze tournage). A plus d'un million de dollars par prestation et comme ça pendant une dizaine d'années, ça fait beaucoup d'argent.
Quelles sont les prérogatives artistiques d'une star ?
Les gens comme moi peuvent jouer des années et des années. On est des dinosaures de l'industrie du film. Par exemple, comme je ne me teins pas les cheveux, je peux interpréter des personnages âgés : le père d'une fille de 20 ans ou un frère aîné. Une grande vedette du même âge que moi comme Shah Rukh Khan (SRK) voudra toujours jouer les jeunes premiers.
Si une star estime qu'elle doit avoir la réplique finale, on réécrit le scénario pour elle. Idem, si elle pense qu'un autre personnage lui fait trop d'ombre. Bref on fait du sur-mesure.
Ce qui importe pour une star ce n'est pas que le film soit intéressant mais comment il met en valeur son image auprès du grand public.
On reconnaît un film de Bollywood du premier coup d'oeil.
Il y a une recette qu'on appelle le « Bollywood masala » ou comment cuisiner un film. Il faut : un viol, un trio avec deux filles et un garçon ou l'inverse, un père sévère et une mère religieuse, un comique, des cascades et le plus important des chansons et des danses à intervalles réguliers.
Pour un indien qui travaille 15 heures par jour, c'est le rêve. Il voit des corps sublimes dans des décors grandioses et exotiques. Par exemple, dans une super-production, on hésite pas à tourner dans les Alpes suisse, en Nouvelle-Zélande et dans un désert africain pour une seule et même chanson.
La musique a une grande importance : est-ce que les acteurs doivent chanter ?
La musique est capitale. Elle sort toujours avant le film pour accrocher le public. L'équation est simple : des chansons à succès font un film populaire.
Les acteurs n'ont pas besoin de savoir chanter, ils sont systématiquement doublés. Ce n'est pas du tout comme dans une comédie musicale à l'américaine.
Si l'alchimie fonctionne entre la musique et le film, alors il restera à l'affiche très longtemps.
Est-ce qu'il n'y a pas une frustration d'être toujours cantonnés dans le même style de films et les mêmes rôles ?
Pour la plupart des acteurs ça ne pose aucun problème. Ils disent toujours on va faire quelque chose de différent, ils changent de vêtements et ils refont la même chose et ça leur suffit.
L'écrasante majorité des gens de Bollywood sont comme des moutons. On regarde ce qui a du succès et on le reproduit aussitôt. Si un film hollywoodien marche, on lance tout de suite plusieurs adaptations indiennes. Si un réalisateur a une idée originale qui séduit le public, tout le monde le plagie le plus vite possible.
Il existe un cinéma d'auteur innovateur et inventif mais les producteurs sont très frileux pour investir. Le même sort est réservé à de magnifiques acteurs qui ne sont pas encore connus du grand public. C'est toujours l'argument économique qui l'emporte.
Et quels sont vos projets ?
En ce moment, je joue dans deux séries à la télévision. Ce sont des comédies qui s'appellent : Une femme a besoin de cinq hommes pour vivre et L'amour existe-t-il ?. C'est un travail plutôt alimentaire qui m'accapare grosso modo une dizaine de jours par mois et ne me demande pas une grosse préparation. On me propose d'autres interprétations dans des feuilletons fleuves mais je n'ai pas envie d'enchaîner de plateau en plateau. J'aime pouvoir m'amuser et consacrer du temps à la création de spectacles vivants, ma première passion.
Pour le reste, je dois tourner prochainement dans un long métrage. C'est un projet très important sur la diaspora indienne [15 millions de personnes] avec un réalisateur qui est une pointure internationale mais je ne peux pas en dire plus parce que j'ai signé un contrat de confidentialité...
On croise les doigts.
Texte : Jean-Pierre Séguéla / TV5
Photos : Claude Vittiglio /TV5
http://www.tv5.org/bombay






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