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01/08/06

Interview Ecrite

D’où vient cette histoire ? Comment est né ce premier long métrage, Depuis qu’Otar est parti ?
Au départ c’est une amie qui m’a raconté une histoire, qui fournit un peu le principe de mon film. Elle a dû cacher à sa grand-mère la mort de son oncle pendant des années. Elle et sa mère cachaient la vérité de peur de voir cette grand-mère mourir de la mort de son fils. J’ai eu vent de cette histoire il y a longtemps, et puis je l’ai retrouvée 3 ans après. Le mensonge continuait et ça m’a totalement bouleversée. Ca m’a aussi donné plein d’envies, plein d’idées, je me disais que je pouvais aborder mes relations avec ma mère, avec ma grand-mère…plein de choses dont j’avais envie de parler qui pouvaient s’intégrer dans cette histoire.
J’ai voulu tourner en Géorgie parce que la vraie histoire se passe là-bas mais aussi parce que j’avais envie de parler d’un pays ex-soviétique, parce que les mensonges ont un écho particulier dans ces pays qui ont été confrontés à beaucoup de mensonges politiques. Et puis c’est aussi un film sur l’exil, sur la manière dont on rêve la France…

C’est aussi l’histoire de femmes de trois générations qui incarnent trois étapes de la vie, comme s’il s’agissait de la même femme…
C’était une manière de dire qu’à certaines heures on ne comprend pas nos parents ou nos grands parents, alors que finalement on en vient souvent tous un peu à refaire les mêmes choses. C’est aussi une histoire qui montre comment de génération en génération on est repris dans les mêmes mensonges, les mêmes problèmes, tant que les choses ne sont pas réglées.

Chacun dans votre film a un rapport différent avec le mensonge
C’est pour cela que je voulais qu’il y ait des résonances à différents niveaux : les petits mensonges quotidiens, le grand mensonge de cette famille, et le mensonge politique qu’a traversé la Géorgie. A quoi il faut ajouter le mensonge artistique, parce que leur mensonge plonge ces femmes dans la nécessité d’inventer, de fabriquer une vie, de fantasmer la vie d’un mort, et ça pousse presque la jeune fille à devenir écrivain, à devenir artiste… Le mensonge, même s’il a des mauvais côtés, les pousse à transformer tout ce qu’elles vivent comme tragique, à en faire quelque chose (…).

Le centre du film c’est aussi ce fameux Otar, qui n’est pas là mais qui hante ces trois femmes.
On a pris le parti de ne jamais le montrer, ni sur une photo, ni à partir d’une première lettre qui serait vraiment de lui. C’était difficile mais intéressant du point de vue du scénario parce qu’en même temps ça reste le personnage principal. C’est la colonne vertébrale de tout le film, et même si parfois on dit que c’est un film de femmes, c’est quand même Otar qui est le centre de tous les désirs, des jalousies, des envies, des manipulations…

Au niveau de la mise en scène vous avez recherché une certaine simplicité, un certain dépouillement. Par exemple la scène qui ouvre le film est sans dialogue, tout passe dans un regard…
C’est une apparence de simplicité car évidemment c’est le plus difficile à faire. Être le plus simple et le plus discret dans la mise en scène en fait c’est beaucoup de travail. En tout cas j’avais envie que les choses passent le plus possible par du silence, même si c’est un film qui parle. Mais pendant le tournage c’était tout un travail d’essayer d’enlever les dialogues, de travailler la mise en scène pour que les idées, les sensations, les émotions passent par autre chose, par des regards, des situations qui soient plus fortes que des dialogues. Comme dans la vie, où finalement on ne se parle pas tant que ça ! Et puis ce silence c’est aussi ce mensonge par omission qu’elles vivent. Elles sont des menteuses qui parlent mais qui en même temps et surtout ne disent pas le principal (…).

Vous avez travaillé cette distance, cette discrétion de la caméra ?
Je l’ai travaillée, mais c’est peut-être la même chose que je faisais dans mes documentaires, c’est comme ça que je regarde le monde…(…). Et c’était aussi un travail avec les comédiennes pour qu’elles soient le plus juste possible, que ce ne soit jamais sur-joué. On a tourné aussi avec beaucoup de non professionnels. Le directeur de l’hôpital c’est le vrai directeur de l’hôpital ! On a essayé de jouer avec une certaine réalité, en sachant que c’est quand même toujours de la fiction et qu’on n’est pas dans du documentaire. Mais j’aime bien ces mélanges. En plus on avait une équipe géorgienne magnifique. On était vraiment intégré dans ce pays dont je me sentais vraiment très proche, peut-être à cause de mes origines méditerranéennes…c’est un pays très mélangé, extrêmement ouvert aux autres cultures. Je m’y sentais comme chez moi, c’était un vrai bonheur de travailler là-bas.

Vous avez parlé du tournage comme d’un cauchemar, racontez-nous, que s’est-il passé ?
Non c’est en général que les tournages sont un cauchemar de frustration, de difficultés…enfin c’est un des pires moments dans la fabrication d’un film, pour moi en tout cas…mais je ne suis pas la seule à penser ça, Otar Iosseliani les vit ça comme ça aussi. C’est le moment le plus dur, on a 50 personnes autour de soi, on doit avoir des avis sur tout et tout discuter, et chaque heure coûte une fortune. Tourner en Géorgie c’était vraiment de l’ordre de l’aventure parfois, parce que c’est un pays où il y a des coupures d’eau, d’électricité, très souvent les rues sont en très mauvais état, tout le matériel a dû venir de France…On avait une équipe géniale, et une productrice qui nous a vraiment beaucoup aidés.

Est-ce que le film est sorti en Géorgie ?
Oui, il n’y a pas très longtemps, environ 6 mois. Le film étant inspiré d’une histoire vraie et cette grand-mère étant toujours en vie, il fallait vraiment tout faire pour qu’elle ne voie pas le film, pour qu’elle ne puisse pas avoir des doutes, car elle n’était toujours pas au courant. Mais elle est morte hélas, il y a presque un an maintenant. C’était très triste mais du coup on a pu montrer le film sans prendre le risque qu’elle l’apprenne comme ça et que le mensonge soit révélé alors qu’il avait duré presque 15 ans.

Quelques années après sa sortie, qu’est-ce qui vous reste de ce film ?
Beaucoup de choses. Il n’y a pas une chose en particulier... Il me reste…presque un pan de ma vie ! La Géorgie, mes amis là-bas, ma vie personnelle avec ce film, beaucoup de choses. Et puis une vraie belle rencontre avec ma productrice, Yaël Fogiel des Films du Poisson, avec qui je continue à travailler. Et le film a eu une jolie sortie, avec des prix…Finalement c’est presque 4 ou 5 ans de ma vie, donc il ne me reste pas qu’une chose, une anecdote en particulier…Le film reste, il est toujours là. Maintenant il faut passer à autre chose…

Entretien mené par Vittoria Mattarèsse

Edité le : 01-08-06
Dernière mise à jour le : 01-08-06