Andreas Broeckmann : Si notre coopération avec l’Akademie der Künste (l'académie des Beaux-arts de Berlin) n’a pas directement influencé la programmation de la transmediale.06, ce nouveau contexte permet de s’interroger sur le rôle que le festival peut et doit jouer dans l’environnement culturel berlinois, voire allemand. L’exposition « Smile Machines », que nous inaugurons dans le cadre du festival, montre bien qu’il existe une continuité de la pratique artistique depuis Fluxus et les expériences vidéo des années 1960, l’art interactif des années 1990 jusqu’aux démarches hybrides du « net art », avec ses actions et ses performances. Nous sommes donc bien dans le droit fil d’une tradition où l’Académie des Beaux-Arts de Berlin n’a pas été la dernière à jouer un rôle important dans les années 1970. Plus récemment, la notion de « Medienkunst » (« media art », « art des nouveaux médias ») a bien entendu été critiquée pour son imprécision – tout art ayant quelque chose de « médiatique » en soi.Et il est vrai que pendant un temps le recours à l'électronique et aux médias numériques dans une pratique artistique servait de critère de distinction. Mais il est temps que cette discipline à laquelle on a souvent, fort justement, reproché son côté techno-fétichiste, sorte de la confidentialité où elle était confinée. En rebaptisant le « Medienkunstfestival » en « Festival für Kunst und digitale Kultur » (Festival de l’art et de la culture numérique), nous espérons pouvoir donner un nouvel élan à la transmediale.
JH : Ce qui caractérise cet art, qui se frotte aux nouvelles technologies et aux nouveaux médias, c’est moins une observation distante et symbolique qu’une manière de s’impliquer dans le jeu social des technologies. Comment réagit le congrès « Reality Addics » ?
AB : Nous avons prévu toute une série de conférences qui thématisent les tensions entre d’une part les univers créés ou communiqués par les nouveaux médias et de l’autre la réalité brute avec ses hasards, son désordre, sa dérégulation. On y discutera de l’art en tant qu’action politique, des limites éthiques des nouvelles technologies ; on jettera un regard critique sur les « Media Addicts », ces junkies des nouveaux médias sous toutes leurs formes, et l’on s’intéressera au potentiel créatif des dysfonctionnements dans les arts et les sciences.
JH : Où voyez-vous les chances d’un « reality art » qui, tel un fou du roi, se ferait le miroir déformant de notre fascination pour la technologie ?
AB : Notre intention n’est pas, sous couvert d’humour, de critiquer des paradigmes technologiques. Ce que nous voulons aussi et avant tout, c’est montrer qu’il existe des artistes qui se confrontent à la réalité sans partir de la logique économique et fonctionnaliste imposée par l’industrie technologique. Dans les années 1990, les artistes du « media art » appréhendaient la réalité à l’aide de concepts fondés sur la conviction inébranlable que la technologie apportait un monde meilleur. Aujourd’hui, face à l’impact réel des technologies des médias sur nos vies, de plus en plus de gens en doutent. Non pas que cet impact soit globalement négatif mais on sait maintenant qu’il faut l’observer d’une manière beaucoup plus différenciée que le faisaient les artistes il n’y a encore que quelques années.JH : Dans tous les festivals qui, comme le Transmediale, portent sur les arts des nouveaux médias, une question revient toujours chez les non-initiés « …et où est l’art là-dedans ? » Peut-on voir aujourd’hui se dessiner des constantes dans la notion d’art, compte tenu du fait que les « nouveaux médias » sont pour certains déjà anciens ?
AB : En effet, la valeur artistique de bon nombre de travaux des 20 dernières années a souvent été altérée par une fascination manifeste pour la technologie, qui s’exprimait par l’emploi détourné des innovations techniques. Dans les festivals, le technologique primait souvent sur l’art. Cette tendance s’inverse depuis quelques années, peut-être parce que les innovations technologiques ne progressent plus à la même vitesse qu’avant et ne sollicitent plus autant les artistes. On revient aujourd’hui à une notion plus générique de l’art – l’artiste ne se sert plus d’un média parce qu’il est nouveau mais parce que ses propriétés esthétiques conviennent à son intention. Dans ces conditions, il est plus facile de reconnaître l’art dans l’œuvre créée et exposée, et de le communiquer comme tel.
JH : La transmediale a toujours tenu à montrer aussi des œuvres d’artistes non européens. En quoi cet art, issu de régions en pleine expansion comme la Chine, par exemple, se différencie-t-il de la démarche occidentale ?
AB : Il m’est difficile de répondre car on est encore, à l’heure actuelle, pris par un sentiment d’ignorance face aux transformations de l’art contemporain, partout dans le monde. Tout ce que je puis dire, après avoir visionné les œuvres envoyées, c’est que les jeunes artistes du monde entier se confrontent à la réalité dans laquelle ils évoluent, et qu’ils le font aujourd’hui, très souvent, dans une conscience très claire du contexte global où ils vivent. Partout, leurs concepts formels sont une réaction individuelle où interfèrent d’une part des thèmes et motifs traditionnels locaux, et d’autre part une iconographie et une sensibilité procédant d’une culture postmoderne globale. Je ne perçois pas de tendance dominante mais seulement des courants, parfois contradictoires.
JH : Pourquoi l’art, à la croisée de la culture et des technologies (numériques), connaît-il encore de telles difficultés pour trouver sa place dans le circuit traditionnel des expositions et des musées ?
AB : Je ne peux pas souscrire inconditionnellement à l’hypothèse que sous-tend cette question. Par rapport à la situation d’il y a 10 ou 15 ans, la présence du média art – et je ne parle pas seulement de vidéos mais aussi d’œuvres incorporant des références aux logiciels et des installations – est devenue beaucoup plus évidente dans les expositions, les galeries et les salons. Les univers se décloisonnent et bon nombre d’artistes en profitent : on leur commande des œuvres, on les expose. Peut-être est-ce une hérésie de ma part, mais j’ai le sentiment que ceux qui continuent de dresser un mur imaginaire entre « l’art contemporain » et « l’art des nouveaux médias » sont ceux-là mêmes qui font carrière dans le media art et qui ont investi précisément dans ce signe distinctif. Que deviendrait un commissaire d’exposition ou un conservateur spécialisé dans les nouveaux médias si, brusquement, la notion d’ « art des nouveaux médias » disparaissait ?
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Cultures Electroniques
Festival - transmediale.06
Une interview de Jens Hauser
Traduction du service linguistique d'ARTE
Texte en version originale disponible sur la page allemande
Février 2006
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