Extraits audio : un avant-goût du JazzFest Berlin '07 (commentaires en allemand)
(Windows Media Audio: 3'51'')
ARTE : Monsieur Schulze, vous assurez la direction musicale de JazzFest depuis cinq ans. Cette édition sera la dernière pour vous. Que nous réserve votre « programme d’adieu » ?
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Comment voyez-vous l’évolution des festivals de jazz ces derniers temps ? Est-il plus difficile aujourd’hui de mettre sur pied un festival de cette qualité ?
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D’un côté, c’est devenu plus difficile, car il y a une recrudescence de festivals après une période de creux, dans les années 1990 et au début des années 2000. Leur nombre ne cesse d’augmenter. Et Berlin est un véritable pôle d’attraction, c’est un endroit qui compte : le festival de jazz de Copenhague a une dépendance à Berlin, et en ce moment le festival Jazz d’or à Strasbourg organise en parallèle « Jazz d’or à Berlin ». Cela n’arrange pas forcément les affaires du JazzFest. En même temps, plus il y a de jazz dans notre ville, mieux c’est, bien sûr. Et Berlin est aujourd’hui une ville très intéressante pour le jazz, avec une culture jazz très vivante, très particulière, que l’on retrouvera en partie dans notre festival. D’un côté, c’est donc devenu plus difficile, car il y a plus de concurrence ; de l’autre, le public est davantage prêt à accepter un concept de festival musicalement et stylistiquement ouvert, ce dont on ne peut que se réjouir.
Les responsables culturels et les décideurs financiers soutiennent-ils le JazzFest ? J’ai parfois le sentiment, quand je vois ce qui se passe en France, en Italie ou en Grande-Bretagne, que là-bas, le jazz avec toute sa diversité est mieux reconnu, qu’il est mis sur un même plan que la grande musique classique. Le jazz est-il le parent pauvre de la musique en Allemagne ?
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Sans aucun doute. Votre impression ne vous trompe pas, et nous faisons tout pour y remédier. Je crois que les politiques et les responsables de la politique culturelle allemands ont un retard énorme à rattraper. Cela tient au fait que l’Allemagne peut s’appuyer sur un nombre incroyable d’institutions dédiées à la musique classique, à l’opéra et au théâtre, et c’est d’ailleurs fabuleux. Mais ces institutions coûtent tellement cher que même un Etat comme l’Allemagne n’a plus les moyens de les entretenir. Cela signifie évidemment que toutes les nouvelles initiatives musicales qui viennent s’y ajouter ont le plus grand mal à trouver des financements. Et le jazz pâtit de ce phénomène, c’est clair. Mais les choses bougent, tout doucement, et je continuerai d’y travailler à l’avenir. Quoi qu’il en soit, l’Allemagne a une bonne longueur de retard sur ses voisins, pas tellement l’Angleterre, elle aussi a un retard à rattraper. Mais si on prend la France, là vous avez entièrement raison, c’est pareil pour la Norvège ou l’Italie. On fait beaucoup plus pour le jazz dans ces pays.
Est-ce que cela tient aussi au fait que les concerts de jazz sont proposés dans des lieux qui ne font pas rêver ? Les premières années, le JazzFest était organisé à la Philharmonie, l’une des meilleures salles de concert au monde. Ne faudrait-il pas ramener le jazz dans des grandes salles prestigieuses ?
On pourrait, évidemment. Je pense qu’effectivement, ces grandes salles sont prêtes pour accueillir du jazz. A Berlin, nous ne pouvons pas nous offrir la Philharmonie, c’est hors de nos moyens si nous voulons proposer des entrées à un niveau acceptable pour le public.
Pourquoi était-ce possible avant ?
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La Philharmonie était moins chère et le JazzFest avait de plus gros moyens. C’est aussi simple que ça. Malheureusement, depuis que je suis à la tête du festival, le budget a plutôt baissé, ou disons qu’il n’a pas évolué.
Ce qui revient à dire qu’il a diminué...
C’est exact. Tout coûte plus cher, les frais de location augmentent, et au final, c’est toujours au détriment des dépenses artistiques. C’est un problème sérieux. D’autres festivals sont mieux dotés, regardez le festival de jazz de Moers ou Enjoy Jazz à Heidelberg.
Mais ils sont en partie financés par des sponsors privés !
Encore exact. C’est plus difficile à Berlin. La situation du sponsoring est extrêmement tendue ici, il y a tellement de demandes que c’est quasiment impossible de décrocher des parrainages intéressants. Hors de la capitale et des grandes villes, les conditions sont plus favorables au sponsoring local ou régional. Mais à Berlin, c’est trop difficile.
On observe que les grands festivals, dont Montreux ou le North Sea Festival, sont de moins en moins nombreux à se définir comme des festivals de jazz pur. Les frontières deviennent floues. On y entend aussi bien du jazz que de la pop et du rock. Les genres musicaux auraient-ils disparu, les frontières seraient-elles en train de s’effacer ?
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Oui et dieu merci, c’est tout ce que je peux dire, car je n’ai jamais aimé ces frontières musicales entre la pop, le rock, le folk ou l’ethno, ou encore à l’intérieur de chaque style qui, à mon avis, sont une erreur. Nous assistons aujourd’hui à une accumulation de styles et de stylistiques que l’on retrouve sur les supports sonores depuis cent ans. A côté des orchestres dixieland et des groupes de free-jazz, il existe toute une palette de formes et de styles qui se nourrissent des musiques populaires ou des musiques folkloriques du monde entier, comme d’ailleurs le jazz depuis toujours.
On devrait quand même pouvoir savoir à quoi s’attendre, non ? Je suis amateur de jazz et si je vais à un festival de jazz, je n’ai pas franchement envie d’entendre un groupe de pop allemand…
Pour moi, ce qui compte vraiment, c’est : est-ce que la musique est créative ou pas. Est-ce que c’est nouveau ou juste une copie, est-ce qu’il y a de l’improvisation ou pas. Voilà ce qui est essentiel et bien plus important qu’une classification stylistique. Qui dit classification, dit : est-ce que tel groupe répond aux critères fixés pour tel ou tel style. Pour moi, cette question n’a aucun sens. Un orchestre peut-il vraiment faire du jazz dixie en respectant la tradition ? Personnellement, je m’en contrefiche. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il a à raconter, et s’il a vraiment quelque chose à dire, alors il a sa place au festival.
Le jazz a produit toute une série de musiciens et de disques exceptionnels, une forme musicale extrêmement vivante, créative et novatrice, qui exige toutefois une certaine capacité à se concentrer et à écouter, le tout loin des paillettes, du prestige et du star-system. Est-ce un handicap pour que le jazz touche un plus large public ?
En fait, je ne crois pas. J’ignore aussi s’il est important de toucher un public beaucoup plus large. Mon chef de production, Ihno von Hasselt, m’a dit un jour, alors qu’on demandait toujours plus de ‘lustre’ : « Pour que ça brille, il faut frotter ». Et je crois que c’est là qu’il faut situer les festivals de jazz. Où les frottements produisent-ils quelque chose de créatif ? Où surgit la nouveauté ? Très souvent, le glamour est associé à la célébration de ce qui existe. Mais un festival ne peut pas se contenter de cela.
Comment peut-on encore amener les gens à écouter vraiment ? La musique en tous genres étant accessible à tout moment, la musique dite sérieuse doit avoir du mal à trouver des auditeurs attentifs…
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Je ne sais pas. Il faut savoir écouter, c’est vrai, et pas seulement pour le jazz, mais pour toutes les formes de musique créative et même pour la musique reproductive si celle-ci est faite avec sérieux et est prise tout aussi sérieusement. De ce fait, je pense aussi que la déconcentration que l’on rencontre un peu partout aujourd’hui n’est pas forcément salutaire. Mais une personne qui joue d’un instrument par exemple ou qui a écouté une musique créative en se concentrant et a eu accès à sa profondeur saura aussi apprécier cette intensité. Et c’est de cela qu’il est question dans un festival comme le JazzFest Berlin : donner accès à cette profondeur et pas se contenter de gratter la surface. Cette année, nous n’avons pratiquement pas de grosses pointures. C’est peut-être une des caractéristiques de mon programme d’adieu. Il fallait essayer. Nous avons vraiment des musiciens sensationnels, mais pas de noms sensationnels.
Mais si je pense à Henri Texier ou Eric Truffaz, ce sont de grands noms du jazz, du moins en France…
Là-bas, ce sont de grands noms, sans aucun doute. Mais rien à voir avec des jazzmen américains comme Marsalis, Scofield, Metheny ou Hancock, ce n’est pas un programme où les grands noms de la scène internationale sont mis en avant.
Que va devenir le JazzFest après votre départ ? Et question suivante, qu’allez-vous devenir ? Avez-vous des projets ?
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Pour ce qui concerne l’avenir du festival, posez la question à l’organisateur des festivals. Le nom de mon successeur sera rendu public après la clôture de l’édition 2007. J’apprécie. Quand il y a un changement de direction, je trouve bien de laisser le directeur artistique terminer le festival en cours et de révéler le nom de son successeur après. Me concernant, je peux vous dire ce que je vais faire. Je resterai fidèle au jazz, mais sous toutes ses formes possibles et imaginables. Je continuerai de participer, comme je le fais déjà, au salon Jazzahead! de Brême et au German Jazz-Meeting dont nous avons donné le coup d’envoi il y a deux ans ; et en 2008, on me reverra à Jazzahead! J’ai en outre été réélu au Board of Directors du Europe Jazz Network (EJN), la plus grande organisation de jazz européenne pour les festivals, avec pas moins de 60 membres représentant 18 pays. Je m’engage de plus en plus sur cette voie.
Peter Schulze, merci et bonne chance à votre JazzFest Berlin 2007.
Propos recueillis par Thomas Neuhauser (ARTE / Octobre 2007)






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