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03/06/05

Interview avec la chanteuse américaine Susan Graham

par Teresa Pieschacón Raphael


- Madame Graham, vous êtes issue d’une famille de cow-boys :
(rire) Oui, je suis une vraie « cow-girl ». Mais j’ai laissé aujourd’hui mes bottes à la maison (rire). Toute ma famille, mes grands-parents font du rodéo, et moi, j’arrive même à tenir en selle. Mes grands-parents possèdent un ranch de plusieurs milliers d’hectares avec de grands troupeaux.

- A Roswell, au Nouveau-Mexique :
(rire) En plein désert, pas très loin d’El Paso et de la frontière mexicaine. Cette ville compte, je crois, 50 000 habitants.

- Il paraît qu’un OVNI aurait atterri là en 1947 :
Oui, c’était moi ! Je blague, je suis venue au monde bien plus tard et j’étais loin d’être une enfant prodige, j’étais plutôt du genre attardé ! Ma mère était très douée pour la musique et ma sœur aussi. J’ai commencé à jouer au piano dès l’âge de sept ans. Quand j’étais adolescente, ma famille a déménagé dans le Texas voisin. J’ai fait partie d’une chorale. Le chant, le piano et la musique en général sont devenus tout mon univers. J’ai senti que le chant me correspondait davantage que le piano ; c’est une forme d’expression très ouverte, très directe. Quand on chante, on entre en contact avec le public par le regard ; c’est une manière entièrement différente de faire passer un message à travers la musique.

-Puis vous avez décidé de réellement former votre voix :
J’ai remarqué très tard que j’avais « une voix ». Je n’ai jamais pensé qu’elle était spéciale mais je pensais bien savoir la manier. Je sentais la musique, pourtant je n’y croyais pas vraiment. Pour faire plaisir à mon père, je me suis inscrite à l’Université technique du Texas, pour faire vaguement des études d’économie. Mais je n’avais pas l’impression d’avancer. Je suis alors partie pour New York étudier à la School of Music de Manhattan.

- Comment ont réagi vos parents ?
Ils ne comprenaient pas que l’on puisse en faire un métier. Aujourd’hui encore, ils sont parfois un peu déconcertés. Quand Helmut Newton m’a photographiée pour un portrait dans un magazine de mode américain – j’étais outrageusement maquillée et je portais une robe de soirée qui me laissait les épaules libres – ma mère n’a pu s’empêcher de remarquer : « Ça ressemble aux photos de Play-boy». Mon frère qui est profondément religieux n’a rien dit mais je sais qu’il était choqué.

- Que seriez-vous devenue si vous étiez restée à Roswell ?
(rire) Je ressemblerais peut-être à Lucy Ewing de la série TV « Dallas ». Non, plus sérieusement. Même si mes parents ignorent beaucoup de choses de la vie d’un artiste, ils ont su me donner foi en moi. J’en ai tiré la force nécessaire pour mener cette vie de cantatrice. Et j’ai gardé mon esprit de « cow-girl ». Je suis une dure à cuire. D’ailleurs, c’est indispensable pour survivre au circuit infernal de l’opéra.

- Racontez un peu !
Nous sommes de vrais casse-cou. Nous attrapons à tout bout de champ des maux de gorge, des laryngites. Pourtant, regardez-moi : je ne me promène pas en plein été avec un foulard autour du cou, de peur d’attraper un refroidissement. J’aime ma liberté de mouvements.

- Cette liberté de mouvements qui est parfois assez réduite sur scène :
Vous avez mis dans le mille ! Il me faut parfois grimper sur des balcons, sauter un mur, me laisser glisser sur un escalier raide sans que la voix ne trahisse le moindre effort. Et aussi subir les idées saugrenues de la mise en scène, comme à l’époque dans « Idoménée » de Mozart à Paris. Le metteur en scène voulait avoir une danse des fruits de mer. M’imaginez-vous portant un costume de poulpe ! (rire). J’ai même dû chanter le duo amoureux d’Idamante et d’Ilja sur un cheval à bascule – ça tenait presque du rodéo! (rire)

-Vous avez interprété beaucoup de rôles travestis : Chérubin dans « Les noces de Figaro » de Mozart, Octavian dans « Le Chevalier à la rose » de Richard Strauss :
Ma taille déjà me prédestinait à endosser ces rôles. Je suis très grande et assez athlétique pour une cantatrice. Sans parler de ma voix.

La grande mezzo-soprano Christa Ludwig qualifiait avec coquetterie sa tessiture d’un peu au-dessus, d’un peu au milieu et d’un peu en dessous :
(rire) Oui. C’est un moyen d’embêter les sopranos et les altos. D’une certaine manière, nous avons besoin de compenser, car contrairement aux autres, nous avons la réputation de ne pas être compliquées. (rire)

- Mais c’est la musique française qui emporte vos faveurs :
Oui, parce que je n’aime pas les grands sentiments, les gestes affectés, comme on les trouve souvent dans le répertoire de bel canto. La musique française est très pure et requiert une voix à la fois dynamique, d’un grand ambitus, mais aussi très douce et très gracile. Avec les textes français ou aussi espagnols, il faut veiller à ce que le rythme musical n’étouffe pas le rythme de la langue, ou vice-versa. Il est très important que le texte reste compréhensible. Mais la sensualité de la langue est encore bien plus importante. La langue française est sexy, elle possède tant de colorations différentes (rire).

- Mais vous avez aussi de grandes affinités pour Gluck et pour Mozart :
Oh oui, et pour « Alcina » de Friedrich Händel, je me sentais vraiment en pays de connaissance.

-Vous étiez presque dans votre élément dans la création de « Dead Man Walking », l’opéra de Jake Heggies où vous mimiez Sister Helen, le rôle qui avait été incarné avec une telle intensité par Susan Sarandon au cinéma :
Oui, c’était en septembre 2000 à San Francisco. J’ai retenu la date parce que mon père était à l’agonie dans un hôpital du Texas. Je l’appelais tous les jours. Je n’ai pu lui rendre visite qu’après la première. Nous avons ri, parlé et beaucoup pleuré. J’ai dû repartir pour faire les enregistrements, après trois jours passés ensemble. Je lui ai promis de revenir une semaine plus tard. Il est mort le soir même. Comme on ne voulait pas me déranger pendant les enregistrements, je n’ai été avertie que le lendemain matin. Toute ma famille était là quand il est mort, sauf moi.

-Aimeriez-vous changer quelque chose dans votre vie ? Vous êtes en déplacement presque toute l’année...
(rire).... Et je ne vois mon appartement de New York que quand j’ai des concerts dans cette ville. Je vous accorde que je ne sais souvent plus ce qui est « normal ». Mais je ne voudrais pas d’une vie de médiocrité où rien n’est compliqué. Les gens qui ont peur de la douleur physique ou affective ont également peur de la joie inconditionnelle. Moi, j’ai choisi. Faire carrière, c’est comme avoir un enfant : cela exige beaucoup de travail et d’attentions. Il faut savoir tout donner dans l’instant où les feux de la rampe vont s’allumer.
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Edité le : 02-06-05
Dernière mise à jour le : 03-06-05