Taille du texte: + -
Accueil > Maestro > Interviews > Artistes A-K > Kasarova, Vesselina

05/08/08

Interview avec la soprani Vesselina Kasarova

Quand Vesselina Kasarova chante, le cœur chavire. Sa voix de mezzo-soprano est un ravissement, aux couleurs sombres et néanmoins incandescentes, qui sait aussi être cristalline. L’intensité de son interprétation marque les rôles qu’elle interprète, même les plus complexes, d’une empreinte très personnelle. Née en 1965 à Stara Zagora en Bulgarie, l’artiste, d’abord pianiste, bifurque vers le chant. En 1989, le contrat qu’elle signe avec l’opéra de Zurich lui ouvre les portes de l’Ouest. Très vite, elle conquiert les faveurs du public et des professionnels du monde entier. Aujourd’hui, les plus grands opéras se la disputent pour interpréter Mozart et Monteverdi, même si, dans son répertoire, elle consacre aussi une place de choix à la musique française. En octobre dernier, à l’Opéra de Munich (Bayerische Staatsoper), elle incarne pour la première fois Orphée dans la version française d’Orphée et Euridice, de Christoph Willibald Gluck, arrangée par Hector Berlioz en 1859.

Madame Kasarova, vous m’intriguez. Lorsque vous parlez, votre voix est claire, c’est une voix de jeune fille, tandis que votre mezzo-soprano est profondément féminin et expressif.

Ce n’est pas la même chose. Les muscles employés pour chanter sont différents de ceux utilisés pour parler.

On dit que la voix féminine reflète l’état de l’âme.

Oui, c’est vrai. Je suis quelqu’un de très timide, ce qui explique probablement que j’ai une voix retenue lorsque je parle.

Il faut que vous fassiez un gros effort, dans ce cas, pour monter sur scène ?

C’est cela, le paradoxe. Sur la scène, un grand nombre de mes complexes disparaissent, tant que je chante. Dès que j’arrête, les choses sont très différentes. J’ai dû apprendre à accueillir les applaudissements sur scène, à y rester quelque temps et à apprécier ce moment. J’étais très réservée, et on me disait : «Vesselina, reste sur scène». Je le dis sans coquetterie. L’état de diva plaît à certains, mais pas à moi, et je n’en ai pas besoin. Je ne dois pas plaire à tout le monde. Je préfère rester un être humain.

Christoph Willibald Gluck affichait déjà son mépris pour ce qu’il appelait la "vanité déplacée des chanteurs …".

Oui, tout comme Monteverdi. J’apprécie beaucoup sa musique parce qu’elle est très limpide et honnête.

Vous chantez au Bayerische Staatsoper Orphée de Gluck dans la version française de «Orphée et Eurydice», remaniée par Hector Berlioz en 1859.

Je suis très heureuse de pouvoir chanter ce rôle, qui me rapproche de ma patrie, la Bulgarie. Peut-être connaissez-vous la grotte d’Orphée, à la frontière sud de la Bulgarie ...

S’agit-il de la grotte dans le Rhodope bulgare, berceau du mythe d’Orphée ?

Oui. J’y suis allée. Il y faisait très froid et sombre, bien qu’on soit en été. On y ressentait immédiatement le côté tragique du mythe, et dans cette atmosphère, je pouvais très bien m’imaginer que je ne reverrai jamais Eurydice, ou bien seulement quelques brefs instants. Ce gouffre énorme entre Orphée et Eurydice était perceptible, sans parler de l’acoustique incroyable. L’ambiance était fascinante, mystérieuse et très inspirante.

Les répétitions viennent de débuter au Bayerische Staatsoper...

Oui, et je suis très contente d’avoir plusieurs semaines devant moi. Il reste tant à faire, je dois encore laisser travailler mon imagination et approfondir ma réflexion. Je dois également mieux connaître toute l’équipe.

A cela s’ajoute la phonétique de la langue française, qui n’est pas très facile pour les chanteurs...

Mais le français est une langue merveilleuse, vous ne trouvez pas ? Elle est élégante, odorante et douce. Même lorsqu’on jure, les sonorités sont belles. C’est une langue aux nombreuses tonalités. On peut exprimer bien plus en français avec une petite nuance que dans une autre langue. Cela dit, vous avez raison dans la mesure où la diction et la phonétique sont difficiles, et le français n’est pas ma langue maternelle. J’ai beaucoup de respect pour le français.

Chaque jour de répétition compte, alors ?

Absolument. Le risque existe parfois que l’on accentue mal le texte. Il faut être très vigilant et veiller au moindre détail. Mon mari parle français et m’aide. Nous avons également un très bon corépétiteur. En outre, je connais le répertoire français. Cela dit, jusqu’à ce que tout soit «rentré», que la voix ne «souffre» pas et qu’elle soit «fluide», il faut travailler dur et beaucoup s’entraîner. Il ne me serait pas nécessaire d’entrer autant dans les détails s’il s’agissait d’un opéra italien. Ivor Bolton est un formidable musicien, et assiste à presque toutes les répétitions. C’est assez rare, car un grand nombre de chefs d’orchestre n’arrivent que deux jours avant, et demandent par dessus le marché qu’on change le tempo ou autre chose.

Votre tessiture vocale et l’intensité de votre jeu de scène sont impressionnantes. Comment aborderez-vous le rôle d’Orphée ?

Je porterai un frac. Je me demande comment je bougerai dans ce vêtement, quelle attitude j’aurai et comment ma tête se placera. J’espère que je n’aurai pas à enlever des pierres ou à voler (rires). Je me bats pour que nous apparaissions différemment sur scène. En Bulgarie, pendant ma formation, on attachait une grande importance au jeu. C’était très intense. Il faut d’abord se sentir très sûr de soi quand on chante pour arriver à concilier expression vocale et langage corporel. Il faut parfaitement maîtriser la technique, et ne pas se demander : comment dois-je chanter cela ? Cela prend beaucoup de temps. Mais j’ai déjà une idée sur ma façon d’exprimer les choses. Cela dit, on n’arrive pas forcément à tout faire chaque soir.

Vous pouvez avoir faim ou soif, mais pas être fatiguée...

C’est exact. La fatigue est physique, et la voix est composée de muscles qui vibrent et produisent le son harmonique. Il faut donc avoir bien dormi et ne pas trop chanter, sinon, on en paye le prix. J’y fais très attention, c’est quelque chose que j’ai compris voici déjà quelques années.

Qu’avez-vous vu pour l’instant des décors de Nigel Lowery ?

Pas grand chose, juste la maquette. Je sais que les décors comportent des éléments surréalistes et des plans à plusieurs niveaux, mais il faut que je voie l’ensemble pour avoir une idée des dimensions. Je pense que les membres de l’équipe qui s’occupe des décors et de la mise en scène sont de vrais esthètes, qui ont beaucoup réfléchi. J’admire le travail des régisseurs, leur formidable imagination pour le visuel, les couleurs, les émotions.

Que vous avez aussi…

Oui, c’est vrai. Mais moi, je fais un travail sur les timbres, pour arriver à exprimer les émotions en chantant. Quand on voit la partition de Gluck, on se dit d’abord que c’est simple, on ne voit pas ce qu’elle cache. C’est seulement lorsqu’on chante l’œuvre qu’on est impressionné par cette dramaturgie et cette profondeur incroyables, par ces émotions très fortes.

Le grand musicologue H. J. Moser a déclaré que l’aria d’Orphée intitulé « Ah, j’ai perdu mon Eurydice » ne convient pas aux « natures plates et médiocres qui se contentent de prendre des poses pour exprimer la douleur ».

Je trouve qu’il a entièrement raison. Cet aria a l’air simple, et pourtant, c’est un chant qui exprime tout, la solitude, le chagrin, l’abandon, toutes les émotions. C’est une musique incroyablement profonde, humaine, authentique. Peu de gens l’ont compris et recherchent seulement les effets de poses.

On perçoit une tension chez tous ceux qui participent à une production d’opéra. Quelle est votre attitude face aux humeurs et aux complexes par trop humains qui s’expriment sur scène ?

Etre chanteur n’est pas un métier facile : il faut lire dans les pensées, être diplomate, ne pas exploser. Il faut avoir des antennes affûtées pour trouver le bon moment. Les artistes ne sont pas des gens simples...

Je veux bien le croire. Mais vous êtes la première à l’avouer...

Nous ne sommes pas simples. Nous nous plaignons souvent, sans savoir pourquoi. L’un de mes amis est mort récemment, il avait tout juste quarante ans. Le jour même, je me suis énervée à propos d’un costume. C’est stupide. Le moment le plus difficile pour un artiste, c’est quand il rencontre le succès.

Pourquoi ?

Bien sûr, il peut choisir les meilleurs opéras pour s’y produire, les meilleurs chefs d’orchestre, les meilleurs engagements, mais il n’est jamais satisfait, en veut toujours plus. Lorsqu’on a atteint un certain niveau, il faudrait être déjà satisfait et essayer de se maintenir à ce niveau. C’est déjà suffisamment difficile d’y parvenir.

Eu égard au nombre élevé de vos admirateurs, quel est le plus grand compliment que l’on puisse vous faire ?

Lorsque je suis à Stara Zagora, ma ville natale, on me dit souvent que je suis restée celle que j’étais. Je pense que c’est un plus beau compliment que de me dire que j’ai bien chanté. Je ne m’étais pas rendue compte jusqu’à présent que j’avais une fibre patriotique aussi développée.

Interview : Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 25-04-04
Dernière mise à jour le : 05-08-08