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22/09/05

Interview avec le pianiste Yundi Li

par Teresa Pieschacón Raphael


- Vous avouez une passion pour les voitures.
(Rires) Ah, oui ! J’aime bien le son des moteurs. Chacun a le sien, c’est comme dans la musique.

- Et si on faisait un petit jeu. Vous allez associer un compositeur à une voiture. À qui pensez-vous pour une Porsche ?
(Rires) Oh, c’est difficile... Une Porsche me ferait penser à Brahms.

- Et une Ferrari ?
(Longue pause) À Tchaïkovski.

- Une Mercedes ?
À Beethoven (rires).

- Vous-même possédez une BMW…
Oui, mais je ne peux pas la conduire. Ici, je n’ai pas le droit, mon permis n’est valable qu’en Chine.

- En 2000, lorsque vous avez été lauréat du Concours Chopin de Varsovie et que vous avez quitté la scène avec une médaille d’or et un prix de 25 000 dollars, n’avez-vous pas été très tenté de vous offrir une voiture de sport ?
(Rires) Non, il me fallait surtout un piano, la voiture était secondaire. Mais j’aimerais bien posséder plusieurs voitures. Les musiciens apprécient souvent les bolides ; Karajan en constitue le meilleur exemple. Une voiture, c’est tellement excitant. Il y a une véritable fascination pour la mécanique, la technique, la beauté des lignes, et aussi pour le danger auquel on s’expose lorsqu’on roule vite. Quand on joue du piano aussi, on se met en danger. On ne sait jamais ce qui va se passer pendant un concert.

- On peut aussi carrément manquer un rendez-vous. Comme dans ce spot publicitaire pour une grande marque de chaussures de sport, où vous traversez la ville à toute allure et où il s’en faut de peu pour que vous ne manquiez votre entrée. Avez-vous déjà vécu un tel cauchemar ?
J’ai vécu une expérience qui n’en est pas très éloignée. J’ai eu très peur de ne pas arriver à temps à un concert, car nous étions coincés dans un embouteillage. Je suis parfois en retard aux répétitions, simplement parce que je suis trop fatigué. Avant d’entrer sur scène, je suis très nerveux, mais je n’ai pas peur. J’ai hâte d’être sur scène. Après le concert, je me sens très bien.

- Que signifie votre nom, Yundi Li ?
Yundi signifie jeune. Li est mon nom de famille. Je suis fils unique. En Chine, on n’a droit qu’à un seul enfant. Ma mère ne travaillait pas, et a pu se consacrer entièrement à moi et à mon éducation musicale. Mon père est directeur, dans la sidérurgie. Mes deux parents aiment beaucoup la musique populaire chinoise, mais ont toujours encouragé mon goût pour la musique classique et ma volonté d’en faire un métier. À Shenzhen, où j’ai grandi, les gens n’apprécient pas trop la musique classique.

- Pourtant, vous avez déclaré dans une interview qu’actuellement en Chine, 10 millions d’enfants fréquentent une école de musique.
Pour 1,3 milliard d’habitants, ce n’est pas énorme ! Mais je crois que Lang Lang et moi-même avons beaucoup contribué à populariser le piano.

- Là-bas, vous êtes plutôt accueilli en pop star. À Hong Kong, l’une de vos apparitions a déclenché une véritable vague d’hystérie collective. Cela ne vous a pas gêné ?
Je ne sais pas comment ça s’est produit. Du jour au lendemain, mon premier CD de morceaux de Chopin est entré dans le classement des dix meilleures ventes d’albums pop à Taïwan. Et là, je me suis retrouvé entouré d’une nuée de filles, qui poussaient des cris stridents et voulaient me donner leur numéro de téléphone. Il est hors de question que je les appelle, mais ça ne me dérange pas non plus. J’espère simplement que ça va attirer de nombreuses personnes vers la musique classique.

- Cela tient peut-être au maillot de corps de créateur, très rock’n’roll, ou aux tenues de méditation noires que vous arborez sur les photographies du dossier de presse.
Pour le premier enregistrement, c’était d’accord. Pourtant, je n’aime pas cette image. Elle n’a rien à voir avec moi. Vous pouvez constater aussi que mon apparence est tout autre sur mon dernier CD. Au départ, je ne savais pas ce qui se passait, comment le système fonctionnait. Mais aujourd’hui, je suis au courant, j’ai pris conscience de mon image et je peux davantage articuler mes représentations.

- En interview, vous insistez sur le fait que la musique classique n’est pas un défilé de mode.
Oui, et je le maintiens. Normalement, je ne ressemble pas à toutes ces images. Je ne savais simplement pas comment tout ça fonctionne. Il faut faire quelques expériences avant de savoir ce qui vous convient.

- Enfant déjà, vous teniez à être différent ; comment est-ce possible dans un système socialiste ?
J’aimais la musique classique, ce qui me différenciait des enfants de mon quartier, qui ne pensaient qu’à se bagarrer et à jouer au foot. Et je voulais absolument réussir dans ce domaine. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais ce désir impérieux de réussir. Les Chinois sont très ambitieux, ils veulent toujours améliorer leur situation. Et j’ai été élevé comme ça.

- On dit que l’éducation asiatique repose sur le principe de l’obéissance. Mais en tant que musicien, vous devez constamment prendre vos propres décisions. Comment résolvez-vous cette contradiction ?
Vous avez parfaitement raison, et vous abordez là un sujet très important. Je suis marqué par une éducation très chinoise. C’était une très bonne éducation, très sérieuse. Les parents sont très attentifs aux enfants, et les laissent rarement livrés à eux-mêmes. Et il fallait impérativement obéir au professeur. Mais lorsque j’étais enfant, j’étais souvent en colère, à cause de cette tutelle parentale omniprésente.

- Depuis deux ans, vous vivez et étudiez à Hanovre...
Mon séjour ici a considérablement ouvert mes horizons. J’ai beaucoup appris de mon professeur, Arie Vardi. Mais d’un autre côté, nous, les Chinois, avons cinq mille ans d’histoire derrière nous, ce qui nous aide parfois à mieux comprendre l’histoire des autres pays. Pourtant, je me perçois comme Chinois, et j’entends représenter mon pays ici, en m’efforçant de faire toujours mieux.

- Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
Je ne sais pas. Après mon enregistrement de Liszt, je dois de nouveau sortir un récital Chopin. Je jouerais aussi volontiers du Mozart et du Beethoven. Mais surtout, je dois simplement devenir meilleur. Toujours meilleur.

- Trop simple pour les enfants, trop difficile pour les adultes, disait en substance un pianiste que vous admirez beaucoup, Arthur Rubinstein…
Je pense que j’ai le bon âge. Je jouais déjà du Mozart lorsque j’étais enfant.

Edité le : 22-02-05
Dernière mise à jour le : 22-09-05