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Les vies possibles de Christian Boltanski

Entre Paris, Berlin et le Japon, une plongée dans l’univers de Christian Boltanski, l’artiste invité de l’exposition Monumenta 2010 au Grand Palais.

Les vies possibles de Christian Boltanski

À propos des archives du cœur - 13/01/10

Interview de Christian Boltanski

Heinz Peter Schwerfel, le réalisateur des « Vies possibles de Christian Boltanski » interroge l'artiste sur son projet des « Archives du cœur » à l'occasion de l'exposition du même nom, présentée à la Maison rouge, à Paris, du 14 septembre au 5 octobre 2008.

  • Heinz Peter Schwerfel
    Pourrais-tu nous expliquer cette installation où tu utilises un battement de cœur ?

  • Christian Boltanski
    C’est mon propre cœur que j’ai enregistré il y a maintenant plusieurs années et qui est relié par un petit système électronique à une ampoule. Donc l’ampoule bat au même rythme que mon cœur. Quand j’ai fait ça, je me disais que c’est un autoportrait, tout naturellement, que finalement ça remplaçait une photographie. Et qu’on pourrait imaginer que chez soi, au lieu d’avoir un album de photos, on ait des CD des gens qu’on aime. Et que de temps en temps on se passe leurs cœurs.

  • HPS
    Enregistrer le battement du cœur des gens, c’est très intime, très personnel. Ce n’est pas trop intime comme matière brute pour une œuvre d’art ?

  • CB
    J’ai beaucoup essayé de garder ce que j’appelle dans mon travail «la petite mémoire», de sauver de l’oubli qui arrive tellement rapidement. Je veux conserver les battements de cœurs comme j’ai conservé des milliers et des milliers de photos d’anonymes, comme j’ai conservé des vêtements qui ont été usagés, come j’ai fait des dizaines de livres où il y a seulement des mots de vivants, par exemple des noms. Là il y a une autre manière de lutter contre l’oubli. Mais tout en sachant que ce combat est un combat forcément perdu, ce n’est pas l’art qui empêchera les gens de mourir. Et d’être oublié.
    Quand on entend son cœur, la plupart du temps sans vraiment le vouloir, on a toujours peur qu’il s’arrête, car nous avons des grandes craintes à entendre ou à sentir ce que nous avons à l’intérieur de nous-mêmes. Ici, dans cette installation, voir la petite ampoule très faible fait davantage penser que ce cœur va s’arrêter. C’est une sorte d’inquiétude, de la fragilité en nous-mêmes. Donc c’est à la fois un autoportrait et un travail sur la fragilité de l’homme. Mais en même temps, cette fondation va continuer bien longtemps après ma mort, ces cœurs vont continuer à exister quand même mon nom n’existera plus. Aussi bien les cœurs que je suis en train d’enregistrer que mon propre cœur vont survivre à ceux qui l’ont donné. Mon cœur va me survivre.

  • HPS
    Peux-tu raconter la fondation prévue pour ces enregistrements ?
    Pourquoi est-elle aussi éloignée, quelle est la notion de la distance et de l’éloignement de toute civilisation ?

  • CB
    Naturellement j’aurais pu mettre tous ces cœurs sur l’internet, mais je crois beaucoup à l’importance du voyage. Et quand je dis voyage, c’est dans un sens de pèlerinage. Donc je crois que le fait d’aller entendre le cœur de sa grand-mère à l’autre bout du monde dans une île perdue de la Mer du Japon est une chose qui fait partie de l’œuvre. Et que si on l’avait en appuyant simplement sur un bouton, ça n’aurait aucun intérêt.
    Et puis, il y a ce côté roman d’aventure. C’est à la fois l’île de Robinson Crusoë, de Capitaine Némo, de James Bond… c’est un roman d’aventure, cette île perdue très loin. Car elle est effectivement très loin, elle appartient comme d’autres îles à un collectionneur japonais qui y a percé des montagnes et installé des œuvres d’art contemporain et d’art ancien, parce qu’il y a aussi une montagne qui est percée où il y a 5 immenses tableaux de Monet, des «Nymphéas ». Et cet homme confie maintenant d’autres îles à des artistes, pour que ces artistes fassent des œuvres permanentes dans ces îles.

  • HPS
    Comment peut-on y accéder ?

  • CB
    De Tokyo, vous prenez un avion vers le Sud, vers Osaka, vers là on prend un bateau pour l’île principale, et pour aller ensuite dans mon île, il faut prendre un deuxième bateau. Mais cette île où je travaille n’est pas encore achevée, elle sera achevée en 2010, il faut construire un embarcadère, des bâtiments, faire des chemins… L’île est très très feuillue, elle est difficile à parcourir, il faut faire des chemins. Donc c’est un travail à très long terme. Et pendant cette période, je vais continuer à accumuler les enregistrements de battement de cœur. Cette cabine d’enregistrement va voyager dans différents pays d’Europe et des Etats-Unis. Donc c’est un processus à très long terme. Pour moi, ce qui est important, c’est en même temps il y a la réalité de l’île, et tous les efforts font que cette île soit une vraie réalité, et le fait que c’est comme le début d’un roman. Le début d’un roman d’aventure qui n’a pas de réalité n’aurait pas d’intérêt pour moi.

  • HPS
    Dans le mot «roman», il y a « romance » et «romantique», il y a le côté humaniste qui caractérise tes monuments pour des êtres anonymes …

  • CB
    Oui, j’ai toujours souhaité d’une part faire des monuments qui ne soient pas en marbre ou en bronze, mais très fragiles, et également faire des monuments pour ceux qui n’ont pas droit au monument. Et les livres que j’ai pu faire paraître avec les listes de noms, par exemple, ce sont des travailleurs dans une usine en Angleterre en 1960, ou des Suisses du Canton du Valais, enfin, c’est des gens qui normalement n’ont pas leur nom marqué dans des livres. Un nom est une chose très importante pour moi, parce que ça veut dire qu’il y a eu quelqu’un. Il y a eu Jean Dupont. Et donc c’est très important de renommer Jean Dupont. Comme c’est très important que le cœur de Jean Dupont soit quelque part.

  • HPS
    Dans cette installation, tu renonces aux images. Il y a des cadres, mais vides, seulement du carton noir.

  • CB
    Non, il y a des images, l’image de ceux qui s’y voient. Aujourd’hui je n’ai plus besoin d’utiliser la photographie. Celui qui s’y voit fabrique sa propre image. Ce sont des miroirs multiples, et nous, les visiteurs, nous sommes comme des fantômes, on disparaît très vite. Plus besoin de marquer un visage. Il est passé par là.

  • HPS
    Donc d’abord il y a dans ton travail la disparition de la personne vivante, ensuite il y a la disparition de l’image d’archives des personnes vivantes, et maintenant il ne reste que les sons des battements de cœurs ?

  • CB
    Cela se raréfie de plus en plus. Il n’y a plus la personne, il n’y a plus son image, et il y a encore ce cœur qui bat d’une manière relativement faible.


Edité le : 08-01-10
Dernière mise à jour le : 13-01-10