Vous êtes à la tête de l’Orchestre Tonhalle de Zurich depuis 1995 ; vous avez vécu de longues années à Baltimore et en Hollande. Vous avez enregistré une cinquantaine de CD, vous avez engrangé 5 Grammys et reçu plusieurs distinctions. Comment se fait-il que vous ne soyez pas plus connu ?
Je n’en sais rien. Pourtant, j’ai 67 ans et je suis chef d’orchestre depuis une quarantaine d’années.
- Vous êtes d’origine juive, et vous êtes né en 1936 à New York. Est-ce que cela a influencé votre parcours artistique ?
Non, pas vraiment. J’ai grandi dans le Bronx, mes parents étaient socialistes (rire), mais pas communistes. On n’était pas vraiment branchés politique ou religion à la maison. Ma mère était secrétaire, et elle était issue d’une famille juive très orthodoxe ; mon père, qui était employé dans le commerce du fer, venait de Russie. Sa famille n’était pas croyante. J’ai une sœur, de quatre ans mon aînée. Elle était pianiste puis elle est devenue danseuse, et aujourd’hui elle est peintre et sculpteur.
Quand vous étiez petit, que vouliez-vous faire plus tard ?
Je voulais être joueur de baseball (rire) ! J’ai commencé à prendre des cours de violon à l’âge de huit ans et je suis entré au conservatoire. C’était une école assez spéciale, on y recevait une formation à la fois académique et artistique. Quand j’ai vu un chef d’orchestre pour la première fois, cela a été une révélation. Je me suis dit : « Voilà ce que je veux devenir plus tard. »
Pourquoi ?
Pour transmettre sa vision musicale aux autres. Et j’ai appris facilement les mouvements que doit faire un chef d’orchestre.
Et quand avez-vous pris place pour la première fois à un pupitre de chef d’orchestre ?
Oh, j’avais 13 ans, j’ai dirigé la première symphonie de Beethoven avec l’orchestre du conservatoire. La plupart des musiciens avaient entre 13 et 17 ans. Le plus dur, c’était le manque d’expérience. Quand on est jeune, il faut acquérir de l’expérience. Il faut être un gagnant, et avoir du succès, car le succès appelle le succès.
Que faites-vous de différent par rapport à votre jeunesse ?
Avant, j’avais envie de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Aujourd’hui, je préfère de loin écouter ce que les autres ont à dire. Je perçois davantage de niveaux différents et je comprends mieux la dynamique d’un ensemble. Le niveau de connaissances musicales détermine les rapports avec les musiciens. Lors des premières répétitions, j’essaie de ne pas arrêter les musiciens en plein élan, je les regarde jouer et j’observe ce qui se passe. Et ensuite, je fais quelques commentaires. Le lendemain, j’en fais davantage. En trois jours, on sait à peu près dans quelle direction vont les choses. Il faut arriver au stade où les musiciens de l’orchestre ont tout à coup le sentiment de jouer avec leurs tripes... Celibidache par exemple exigeait toujours 18 répétitions. Je ne sais pas si c’est bien. Quelqu’un qui veut faire autant de répétitions ne sera jamais satisfait. Il faut aussi que les gens apprécient leur travail. Si on va trop dans les détails, on ne devient jamais bon.
Appréciez-vous votre travail ?
Oui, ça me fatigue moins aujourd’hui. Et pourtant, la tension ne se relâchera jamais. Avec certains morceaux, comme ceux de Brahms, j’ai l’impression que je n’y arriverai jamais. Cela peut être frustrant. Pour reprendre les termes de Klemperer : « Chacun de nous a sa Petrouchka ».
Combien de fois avez-vous eu le sentiment de toucher à la quintessence d’une œuvre ?
Jamais ! Absolument jamais ! Bien sûr, je suis plus près de l’essence des œuvres, mais souvent, c’est comme si on courait après un train.
- Le fait de vivre en Europe a-t-il changé votre vision de la musique ?
Oui. C’est clair. Si j’étais resté aux Etats-Unis, mon interprétation serait différente. L’air, les grandes salles de concert, les vieux bâtiments, il faut voir et sentir tout ça pour comprendre comment était jouée la musique à l’époque.
- Votre conception du rythme a-t-elle évolué au fil du temps ?
Je suis devenu plus rapide. Les symphonies de Schumann que j’ai enregistrées il y a une vingtaine d’années avec l’orchestre de Baltimore ont un tempo beaucoup plus lent que celles que je dirige aujourd’hui. Je suis davantage influencé par la pratique historique de l’exécution, je vois d’autres liens entre les choses. Ça change tout : le style, le rythme, la sonorité. Je dirige maintenant Schumann avec la sensibilité de Schubert, Mendelssohn, Beethoven, et non pas avec celles de Wagner ou de Bruckner.
- Qu’en est-il des compositeurs contemporains pour lesquels vous vous êtes toujours engagé : ont-ils également influencé vos interprétations de Schumann ?
En principe, pas tant que ça. J’essaie toujours de déterminer d’où vient une œuvre. C’est comme un puzzle, c’est un jeu merveilleux. Pour Schumann, j’ai dû deviner ce qu’il voulait créer de différent, qui il admirait, qui l’avait influencé. Clara l’a énormément inspiré. Mais ensuite, il faut que je fasse travailler mon imagination. Et ce n’est qu’après que je suis en mesure d’interpréter une œuvre.






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