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15/01/07

Interview de Elfriede Jelinek

Dans sa pièce « er nicht als er » (Lui pas comme lui), la lauréate du Prix Nobel de littérature entreprend avec Robert Walser un périple à la rencontre de l’âme, du moi. Christine Lecerf s’entretient avec Elfriede Jelinek de ses affinités littéraires avec Robert Walser.

Christine Lecerf :
Vous souvenez-vous de votre première lecture de Robert Walser ?

Elfriede Jelinek :
Je ne souviens plus précisément de cette première fois car j’ai toujours lu Robert Walser comme on parcourt un journal. C’est une sorte d’écrivain pointilliste pour moi. C’est comme un kaléidoscope. Son univers est tout entier contenu dans chaque point et je dois dire que je cache toujours une phrase de Robert Walser dans chacun de mes livres. Comme autrefois, lorsque l’on construisait une cathédrale et que l’on dissimulait un animal dans les fondations. Il faut toujours qu’il y ait quelque part une phrase de Robert Walser scellée dans mes écrits.

Christine Lecerf :
Cette importance qu'a Walser à vos yeux constitue-t-elle quelque chose de menaçant ? Tenez-vous Walser à distance depuis que vous écrivez ?

Elfriede Jelinek :
Il me suffit de lire quelques passages pour penser que je devrais cesser d’écrire, qu’il est impossible d’atteindre ce qu’il a atteint, que tout est dit, qu’il a tout dit avec cette apparente simplicité. C’est un phénomène unique dans l’histoire de la littérature, je ne connais rien d’équivalent. C’est intimidant évidemment. Quand on lit des choses d’une telle sobriété apparente, on n’a plus qu’une envie, c’est de ne plus rien dire.

Christine Lecerf :
Cette pièce er nicht als er peut être rapprochée d'une expérience de lecture. En lisant Walser, on se demande toujours : mais d'où cela sort-il ? de quel territoire de l'âme ? Vous avez eu recours à une image poétique, vous parlez d'une princesse ou d'une déesse somnolente : "eine schlummernde Göttin, die selbst im Schlaf noch fort will" ?

Elfriede Jelinek :
J’ai tenté de définir cela en disant que c’était une écriture du moi absent, d’un je sans je. Walser est un écrivain qui parle constamment de lui, parce qu’il ne peut pas faire autrement. Que ce soit dans Jakob von Gunten (L’institut Benjamenta en français) où il apprend à servir, ou bien dans Les enfants Tanner, où il décrit sa propre famille, ou encore dans Le brigand, Walser dit toujours je mais c’est un je qui n’est pas je. C’est ce qui est étonnant chez lui. Cela peut faire penser à un dispositif schizophrénique, à une scission du moi. Il se scinde en deux et se démultiplie même. C’est ce qui explique le caractère morcelé de son écriture. Walser n’a au fond jamais écrit qu’un seul grand texte qui se fragmente en une multitude de textes. Son écriture est fondamentalement fragmentaire. C’est précisément ce qui m’intéresse chez les écrivains, je pense à Kafka, mais également à Thomas Bernhard qui me rappelle souvent Walser alors que ce sont deux écrivains très différents.

Christine Lecerf :
Walser n'est pas seul, il appartient pour vous à une famille. C'est ce que vous décrivez dans ce recueil consacré à vos affinités littéraires, vous placez Walser aux côtés de Celan, Trakl, Hölderlin ou Sylvia Plath. Tous ces écrivains ont en commun, dites-vous, de ne pas être sûrs d'eux-mêmes et surtout de ne pas être chez eux. (siehe Elfriede Jelinek, Brigitte Landes (hrsg.) Jelineks Wahl/Literarische Verwandschaften, btb, Goldmann Verlag, 1998.)

Elfriede Jelinek :
"Wer ist denn schon bei sich, wer ist denn schon zuhause". Ces vers sont extraits d’un poème d’Elfriede Gerstl. Qu’est-ce qu’être soi-même ? Les écrivains qui crient constamment au « je » en se désignant eux-mêmes ne m’intéressent pas. Seuls m’intéressent ceux qui connaissent la vulnérabilité du moi. Ceux qui disent « je » mais désignent autre chose qui n’est ni leur ça ni même leur sur-moi mais tout ce qui les traverse en écrivant, et je veux me compter parmi eux. Ce sont des écrivains de l’écriture chiffrée. Des écrivains qui, lorsqu’ils écrivent, cessent d’être vraiment eux-mêmes. Lorsque j’écris, par exemple, j’entre dans un état de transe stimulante, un état entre la veille et le sommeil, mais qui n’est ni l’un ni l’autre. Walser à l’inverse, était quelqu’un qui n’était pas vraiment lui-même et qui cherchait dans l’écriture un point de repère dans la réalité. C’est particulièrement flagrant dans La promenade, je trouve, toutes ces choses qu’il voit, tout ce qu’il rencontre en chemin, les gens qu’il salue et ceux qui ne le saluent pas, c’est très émouvant.

Extrait d'un entretien de l'écrivain avec Christine Lecerf enregistré en juin 2004, à München, pour France-Culture. Traduction de Christine Lecerf.


Er nicht als er
Elfriede Jelinek
Suhrkamp Verlag, 12.2004
ISBN: 3518457268

Edité le : 06-12-04
Dernière mise à jour le : 15-01-07