Votre ensemble « Il Giardino Armonico » est parfois qualifié d’orchestre « baroque’n’roll ». Qu’en pensez-vous ?Oh (rire), un bon slogan n’a fait jamais de mal. Cela montre que nous sommes appréciés. Mais je tiens à préciser que je n’ai jamais écouté – et encore moins dansé – le rock’n’roll.
Vous êtes né à Milan en 1965 ; comment avez-vous grandi ?
J’ai grandi dans une famille très cultivée et férue de lettres. Mon père était passionné de musique, mais pas musicien. Il adorait comparer les interprétations pour former son oreille. Il était éditeur de littérature ancienne – des classiques italiens – et publiait de magnifiques et inestimables anthologies de Dante et de Pétrarque, qui étaient remaniées sur le plan philologique. Il lui fallait trois à quatre ans pour éditer un livre … Son activité n’avait donc rien de commercial (rire). Mon frère a repris le flambeau.
Vous avez donc hérité d’une certaine dose d’idéalisme…Oui. Quand il était jeune, mon père a rencontré un banquier très influent et cultivé, comme vous en trouvez difficilement aujourd’hui. Grâce au soutien de ce mécène, il pouvait travailler à son rythme ; à ce jour, 19 œuvres ont été éditées. Je me rappelle des nombreux voyages avec mon père, on allait souvent dans des imprimeries. J’y découvrais comment composer la première page, comment éviter les erreurs…
… et aussi de l’amour du détail, essentiel pour l’exécution sur des instruments historiques.
Oui. Mais peut-être aussi du perfectionnisme. Quand nous produisons un CD, je participe au montage, c’est fondamental pour moi. L’ingénieur du son décide des sonorités, il place les micros et donne un équilibre à l’œuvre sonore. Mais moi j’examine, ou plutôt j’écoute le « matériel » et je l’assemble comme un puzzle. Vu le nombre infini de possibilités, la tâche est souvent difficile. Mais si quelqu’un d’autre fait ce travail à ma place, je ne suis pas satisfait.
Revenons-en à vous, comment êtes-vous devenu musicien ?
Je ne manifestais aucune aptitude particulière pour la musique. Je souffrais à l’école ; j’ai été scolarisé trop tôt et j’avais toujours du retard par rapport aux autres élèves. J’étais indiscipliné. Mais un jour, on m’a fait cadeau d’une flûte à bec. Soudain, j’étais affranchi de toute contrainte. Je découvrais le monde de la musique. Pour moi, c’était le chemin de la liberté.
Ensuite, vous avez intégré la Civica Scuola di Musica dans votre ville natale
Oui, et après j’ai poursuivi mes études au Centre de Musique Ancienne de Genève. En 1985, nous avons fondé le Giardino Armonico dont je suis le directeur depuis 1989. Au début, l’ensemble était tout petit ; mais il s’est agrandi au fil de nos enregistrements chez Teldec. Pour travailler les partitions, je me suis évidemment mis au clavecin. Je voulais pouvoir jouer les œuvres de bout en bout et comprendre les harmonies. Notre groupe ressemble à un laboratoire, chaque CD est une expérience.
Que ressentez-vous une fois l’enregistrement terminé ?
Les CD sont comme des photos : vous capturez l’instant, mais les choses peuvent changer complètement l’instant d’après. Les interprétations ne sont jamais absolues. Contrairement à l’œuvre de Bach.
Pourquoi l‘Italie a-t-elle pris tant de retard sur l’exécution historique ?
Je pense que le XVIIIe siècle était un siècle de décadence pour la musique italienne, et pas seulement sur le plan instrumental. Nous avons perdu progressivement la primauté : Geminiani et Locatelli travaillaient à l’étranger. Vivaldi est mort à Vienne et non à Venise. Au XIXe siècle, au moins une personne jouait d’un instrument de musique dans chaque famille cultivée d’Allemagne. Il en allait autrement en Italie. La musique de chambre n’a jamais tenu la même place que chez vous en Allemagne, à l’époque baroque et à l’époque classique. Nous n’avons pas de Haydn, Mendelssohn, Schubert ou Brahms. Verdi a composé tout juste un quatuor à cordes.
Vous évoquez la primauté de l’opéra en Italie.
Oh oui. En Italie, on s’intéresse avant tout à l’opéra romantique et vériste ; ce genre engloutit un argent fou. Personnellement, je n’aime pas le vérisme, je n’apprécie pas que, sur scène, l’on parle à sa femme comme à la maison. (rire) Les livrets de ces opéras sont parfois de piètre qualité.
Pourquoi la plupart des gens n’ont-ils plus la sensibilité et l’imagination pour le reconnaître ? Pourquoi attendent-ils un « message » le plus évident possible, un programme ?
Peut-être parce qu’à notre époque, on attache une telle importance à l’optique, peut-être aussi à cause des médias envahissants, de notre inaptitude croissante à nous concentrer et à laisser libre cours à notre imagination. La musique du romantisme avait déjà un « message » à faire passer, pensez à la neuvième symphonie de Beethoven. Personnellement, je pense que la musique n’a pas vraiment besoin de cela. Elle est liée à l’âme et à l’esprit de l’homme, elle n’a pas besoin de programme. Vous pouvez écouter du Bach sans être croyant et pourtant ressentir une certaine spiritualité qui est unique.
Il y a quelques années, sir Simon Rattle vous a demandé de diriger la Philharmonie de Berlin.
D’abord, j’ai cru qu’il s’agissait d’une blague et j’étais bien sûr un peu troublé. Puis j’ai pensé que je devais me lancer et leur raconter ce que je sais, en espérant qu’ils allaient m’écouter. Cela les a étonnamment intéressés. Ils s’attendaient à ce qu’on leur raconte quelque chose de différent, qu’on leur transmette de nouveaux contenus, mais pas spécialement de nouveaux gestes. Le plus chouette, c’est qu’il n’y avait pas de préjugés entre les musiciens.
Vous êtes le « primus inter pares » de l’ensemble « Giardino Armonico ». Alors, quel effet cela vous a-t-il fait de vous retrouver seul, en soliste, devant un grand orchestre ?
C’était inhabituel et ce n’était pas forcément le genre de situation que j’affectionne, car je suis plutôt introverti et timide lorsque je dois m’exprimer devant un groupe de grande taille. D’un autre côté, pour tout chef d’orchestre normalement constitué, diriger une fois la Philharmonie de Berlin est la consécration suprême. Certains doivent prendre des bêtabloquants à cause de l’adrénaline et du trac. Heureusement, ce n’est pas mon cas. Quand je sais ce que je veux dire et que j’ai beaucoup travaillé, je suis très sûr de moi. D’ailleurs je ne connais aucun musicien qui ne se dise avant de monter sur scène : « Pourquoi est-ce que je m’inflige cette torture ? » (rire)
Propos recueillis par Teresa Pieschacon Raphael






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