-Vous avez la réputation d’être un Christophe Colomb de la musique parce que vous découvrez constamment de nouveaux morceaux. Qu’enregistrez-vous actuellement ?Actuellement, nous travaillons sur deux projets : un CD sur le thème« Lux Feminæ » où Montserrat Figueras interprète sept portraits musicaux de la femme ibérique de 900 à 1600 après J.-C. Le second enregistrement qui s’intitule « Orient – Occident » comporte de la musique ancienne de l’Espagne maure, juive et chrétienne, ainsi que d’Italie, du Maroc, d’Israël, de Turquie, d’Alger et d’Afghanistan. Notre intention est de montrer ce qui lie et différencie ces univers différents qui se comprennent si difficilement aujourd’hui.
-Croyez-vous vraiment que la musique soit assez forte pour rapprocher les peuples ?
Oui. La musique est le meilleur moyen pour se comprendre mutuellement. La musique exige de la sensibilité, elle touche les cœurs. J’ai fait l’expérience que les gens ne peuvent vivre sans musique et qu’ils ont besoin d’une musique qui puisse les émouvoir, les toucher.
-Où avez-vous grandi ?
Je suis né à Igualada près de Barcelone. Mes parents aimaient la musique et chantaient beaucoup, mais bien sûr pas de manière professionnelle. Les temps étaient difficiles, la guerre d’Espagne a marqué nos vies de son empreinte indélébile. Mon père avait été muté par les Républicains à Igualada ; il avait certes fait des études mais comme c’était un « rouge », il lui était interdit d’exercer son métier. Il était étroitement surveillé. Il lui a fallu reconstruire sa vie à partir de rien. Il a travaillé au greffe du tribunal d’Igualada. Ma mère était femme au foyer.
-Vous avez quitté l’Espagne en 1968 pour des raisons politiques.En fait, pas seulement. Nous participions certes très activement au combat contre la dictature, mais d’autres choses ont également joué un rôle. J’étais instrumentiste et je m’intéressais à la musique ancienne ; en Espagne, je n’avais aucune chance de bénéficier d’une formation ad hoc. La seule possibilité qui me restait était, à l’époque, la Schola Cantorum Basiliensis de Bâle, où il était possible d’étudier la musique ancienne.
-Votre confrère Eduardo Lopez Banzo, qui dirige l’ensemble Al Ayre Español, m’a confié lors d’une interview que sur le plan musical, l’Espagne a toujours été perçue comme un pays du tiers monde.
Oui, il y a du vrai. Les Espagnols étaient fascinés par la fantastique civilisation occidentale, essentiellement par la musique bourgeoise du 19e siècle, l’opéra, les symphonies. Sur le plan historique toutefois, nous avons de grosses lacunes culturelles. Soixante-dix années environ séparent seulement Mendelssohn, qui a redécouvert Bach, de la mort de Bach. Or, la distance entre chacune de nos grandes époques musicales est bien plus grande que dans d’autres pays. Nos compositeurs majeurs ont vécu au Moyen Age ou aux 15e, 16e et 17e siècles. Quelque 300 ans nous séparent du baroque, plus de 700 ans des « Cantigas de Santa Maria » compilées au cours de la seconde moitié du 13e siècle par le roi Alphonse X, dit le Sage (fondateur de la langue castillane), qui en aurait écrit plusieurs lui-même.
Cela complique les choses, il est plus difficile de faire accepter en général la musique ancienne. Ces longues périodes créent une barrière psychologique. Il faut ajouter à cela qu’en Espagne, la littérature et la peinture jouent un rôle prépondérant. Par ailleurs, la musique historique nécessite une spécialisation longue.
-Récemment, un article du grand quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung titrait « Don Quichotte prend la guitare ». Est-ce parfois le sentiment que vous éprouvez ?
En fait, oui. Nous nous battons depuis une trentaine d’années pour faire reconnaître notre musique. Au fil du temps, le public nous acceptera toujours davantage, mais nous n’avons pas la même reconnaissance institutionnelle qu’en Allemagne, en France ou en Amérique. La réalité, c’est que la vieille Espagne a tout simplement oublié que la musique ancienne faisait partie de son histoire.
-Au début de l’été 2005, vous avez formulé un manifeste avec Eduardo López Banzo, Montserrat Figueras et de nombreux interprètes de musique ancienne pour inciter l’Etat à conserver l’héritage musical et à améliorer la situation des chercheurs.
Oui, nous avons créé une association pour sensibiliser l’opinion. Il faut que les gens sachent que la musique fait partie intégrante de la culture et qu’elle est l’un des meilleurs moyens d’ouvrir le dialogue et de le poursuivre. La musique se passe de traduction ; on nous comprend à Madrid, Berlin, Taipei, San Francisco ou Istanbul.
-Avez-vous souvenir d’une situation particulièrement absurde lors de vos voyages de recherche ?
(rire). De plusieurs ! Sur les îles Canaries se trouve une église qui est un lieu d’études très important pour la musique du Nouveau Monde. J’étais à la recherche d’une collection de villancicos (NdT : chants de Noël). Or, à la bibliothèque, quand j’ai ouvert le classeur d’archives, il n’y avait plus un seul manuscrit. Comme nous étions perplexes, nous avons averti Interpol. Dix jours plus tard, les archives ont été ouvertes à nouveau et bizarrement, tous les manuscrits avaient réapparu. Apparemment, j’avais dérangé quelqu’un. Mais quand j’ai demandé les microfilms, je ne les ai pas obtenus : j’étais devenu persona non grata... Quand nous fouillons dans les archives, la tête d’une note tombe parfois sur le sol tellement le papier est mangé par l’acide ! Il est vital de préserver ce patrimoine. Il faut que les gens puissent écouter cette musique.
-Dans les années 1990, vous avez créé votre maison de disques, Alia Vox. Pouvez-vous nous parler de son catalogue et des futurs projets avec vos trois ensembles ?La création de ALIA VOX était une décision à la fois très bonne et absolument nécessaire parce que nous voulions être libres d’enregistrer ce que nous tenait à cœur sur le plan artistique. En l’espace de sept ans, nous avons réalisé 45 enregistrements ; chaque année, nous présentons six nouveaux projets que nous produisons sans exception avec les trois groupes de musique ancienne HESPÈRION XXI, LA CAPELLA REIAL DE CATALUNYA et LE CONCERT DES NATIONS ; à cela vient s’ajouter le répertoire de solistes de MONTSERRAT FIGUERAS et le mien. Nos CD sont distribués dans 45 pays. En décembre 2005, nous en avions vendu 1,2 million. Début 2006, nous présentons Fandango & Sinfonias de Boccherini et « Serenate Notturne » de Mozart. Avec « Lux Feminæ », Montserrat Figueras brosse sept portraits musicaux de la femme ibérique de 900 à 1600 après J.-C.
Le CD « Orient – Occident » sortira en mai.
Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael






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