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01/12/05

Interview de Juan Diego Flórez

Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael


On vous surnomme le « chevalier du contre-ut, ou mieux encore... »
(rire) Que répondre à cela ?

Que ressentez-vous quand vous chantez des aigus ? Etes-vous comme un sportif qui se prépare à sauter ?
Je me sens assez sûr de moi. Je n’ai pas de difficulté dans les aigus. En revanche, cela peut devenir plus compliqué avec la musique de Bellini qui se situe déjà dans les aigus la plupart du temps ; en effet, quand il faut chanter encore plus aigu, je ressens une certaine tension. Quand j’y parviens, je me sens littéralement soulagé, libéré. Avec Donizetti, c’est différent. Je me prépare à sauter, j’adopte une posture du genre : « Maintenant, je vais susciter votre enthousiasme ». C’est excitant de chanter une note que le public attend.

Un magazine américain titrait un jour ‚High notes are banknotes’.
Oui, c’est vrai. Les gens veulent entendre des aigus ; pour eux, c’est apparemment comme un petit orgasme.

Et ils veulent aussi entendre quelqu’un qui chante fort...
Oui, c’est vrai aussi. C’est plus facile pour moi que de chanter d’une voix suave. (rire)

Alfredo Krauss a dit un jour : « La scène forme la personnalité de l’artiste mais elle ruine sa voix. »
Cela dépend évidemment de la configuration de la scène et de l’acoustique. Si la scène est petite, le chanteur ne doit pas trop s’exposer. On a vraiment parfois l’impression que tout se ligue contre lui : le théâtre est poussiéreux, l’air très sec, la scène ouverte de tous les côtés, ce qui fait que la voix ne porte pas seulement vers le public. Au Met, ils humidifient au moins le sol. Mais à Vienne, tout est tellement sec. On est parfois engoncé dans son costume, et le col trop serré empêche de respirer ; on est obligé de chanter dans des conditions absurdes et impossibles, uniquement parce que le metteur en scène le demande.

Comment gérez-vous tout cela ?
En buvant du thé et encore du thé, et aussi de l’eau. Dans le passé, les chanteurs se tenaient sur le devant de la scène à cause des bougies qui étaient placées là. Il n’y avait pas de bougies à l’arrière de la scène. Avec les systèmes d’éclairage modernes, le metteur en scène peut prendre toutes les libertés, il peut placer le chanteur à sa guise. Sauf que ce dernier a ensuite des difficultés à se faire entendre jusque dans les derniers rangs de l’orchestre. On m’a déjà dit de me placer aux endroits les plus bizarres. Aujourd’hui, je n’accepte plus ce genre de choses.

Vous avez l’air si paisible...
J’ai souvent l’air absent, parfois rêveur, mais en fait, je sais toujours ce qui se passe autour de moi. Surtout quand les metteurs en scène sont injustes. Ce qui est étonnant, c’est qu’ils viennent tous me dire : « Je ne me serais jamais attendu à cette réaction de ta part ». Il m’arrive de me mettre en colère. C’est un risque qu’il faut parfois courir. Beaucoup de metteurs en scène n’ont aucune notion de la musique et raccourcissent purement et simplement des morceaux. C’est faire preuve d’ignorance, c’est un manque de respect envers le compositeur et la partition. Bien sûr, il faut tâter le terrain pour voir s’il est préférable de faire une remarque ou de s’en s’abstenir. J’ai appris à être un peu plus diplomate (soupir). J’ai déjà voulu quitter une production mais ils ne m’ont pas laissé partir (rire). Parfois, il n’est pas bon de rester, car si quelque chose cloche, la collaboration n’a plus aucune chance de fonctionner.


Vous donnez l’impression que tout vous réussit.
J’ai eu énormément de chance dans la vie, à tous points de vue. J’ai grandi à Lima avec deux sœurs et une mère qui faisaient tout pour moi. Mon père chantait volontiers le folklore péruvien, en s’accompagnant à la guitare. C’est pourquoi j’ai appris à jouer de la guitare à l’âge de dix ans, mais je me cantonnais à la musique pop et aux tubes. Au début, l’opéra ne m’intéressait pas tellement. J’ai participé à des festivals pop, j’aurais pu devenir un chanteur de pop. Mais ça ne me suffisait pas. Je voulais savoir comment la musique est structurée, je voulais en connaître toujours davantage. Je suis donc allé au Conservatoire où on m’a enseigné le chant classique.

C’était aussi le cas au Curtis Institute de Philadelphie. Avez-vous dû vous adapter ?
Ce n’était pas facile parce que j’avais à peine vingt ans. D’un seul coup, j’habitais seul, je devais faire le ménage et les courses, payer la facture de gaz mais aussi apprendre la ponctualité. Je ne serai jamais ponctuel. J’essaie toujours mais je n’y arrive pas.
Mais je vous rassure, j’arrive à l’heure pour mes concerts (rire). Il n’y a pas très longtemps, à Vienne, un confrère est venu à un dîner en disant : « Je vais enfin pouvoir prendre un vrai petit déjeuner ». Cela m’a beaucoup amusé.

Vous souvenez-vous de votre premier spectacle ?
Oui, j’avais le trac tout en ayant l’impression de maîtriser la situation. Si c’est une chose de monter sur scène et de fournir une bonne prestation, c’en est une autre de gagner le public. J’ai senti que j’étais capable de faire les deux choses à la fois. Sur scène, j’ai souvent l’impression de me dépasser. Dans la vraie vie, je ne suis même pas capable de raconter une bonne blague. Mais quand je donne un spectacle, je me découvre tout à coup des talents de comique.

C’est un don dont vous pouvez vous servir pour votre répertoire qui se compose en grande partie d’œuvres de Rossini.
Absolument. C’est le cas dans le ‚Barbier de Séville’ ou ‚Le Comte Ory’ qui sont des opéras très joyeux. Il faut faire vivre Rossini.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?
J’aimerais composer davantage. J’ai déjà orchestré et arrangé des lieder, mais cela prend énormément de temps. Comme je suis toujours par monts et par vaux, je ne peux pas m’y consacrer. J’y arriverai peut-être dans une autre vie.

Edité le : 01-12-05
Dernière mise à jour le : 01-12-05