08/02/11
Interview de Kenneth Anger réalisée par Pip Chodorov
« J’ai commencé à faire des films ….. parce que nous possédions à la maison une caméra 16 mm qui servait essentiellement pendant les anniversaires et les vacances. Un été, je suis tombé sur des rouleaux de pellicule dont la date d’expiration était proche et j’ai demandé l’autorisation à mes parents de les utiliser. Ils me l’ont accordée à la condition que je n’abîme pas la caméra… alors, j’ai commencé à faire des essais et c’est comme ça que j’ai tourné mes premiers courts métrages, muets, que j’accompagnais en musique. Mon premier court s’appelait « Who Has Been Rocking My Dream Boat ? » sur une musique des Mills Brothers – un groupe de musiciens noirs populaire- avec mes camarades de classe jouant à la guerre. La guerre était dans l’air, c’était juste avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, l’été 1941 et nous prétendions avec mes camarades, que nous faisions l’objet d’une attaque par gaz par les Japonais. Ce film dure 4 minutes et je n’en ai plus aucune trace…
J’ai dû réaliser une demi douzaine de films avant « Fireworks », notamment « Escape Episode », un film d’une demi-heure qui date de 1946. La bande son de « Escape Episode » est tirée de Scriabin et le plan du film est similaire à celui de cet opéra que Giancarlo Menotti réalisera quelques années plus tard, intitulé « The Medium », l’histoire d’une jeune fille qui se révolte et s’enfuit de chez elle au bras d’un marin. C’est un film à trame narrative mais qui ne comporte aucun dialogue. J’ai réussi à raconter une histoire sans intertitres, mais uniquement avec des images.
Après cela, j’ai réalisé « Fireworks » avec l’aide des étudiants du département cinéma de l’université de Southern California, où je suivais des cours en auditeur libre. Certains des étudiants appartenaient au corps de la Marine ; nous étions en été et ils avaient leur costume d’été, d’où les costumes du film. L’université m’a prêté des lumières, les étudiants de la pellicule qui était en stock et j’ai pu faire un film en 16 mm de 15 minutes, la longueur de la pellicule dont je disposais.
Le sujet est inspiré d’un de mes rêves, qui lui-même est inspiré d’un fait divers baptisé « les émeutes de Zoot Suit», une bagarre violente entre des marins et des Mexicains qui avait eu lieu à la fin de la deuxième guerre mondiale. Je suis sûr que mon rêve vient de là parce que je n’ai jamais eu que des relations paisibles avec les marins.
(...)
J’avais envoyé « Fireworks » à un festival de films qui se déroulait à Biarritz, en France, en 1949. Jean Cocteau était président du jury et il lui a décerné le prix du film poétique. Et il m’a écrit une très belle lettre -que j’ai pu heureusement lire car j’avais quelques rudiments de français- une lettre que j’ai encore et dans laquelle il disait : « votre œuvre surgit de l’obscure nuit de l’âme… » toutes ces choses qui sont si faciles à dire pour Cocteau parce qu’il en apprivoise les mots. Je lui ai alors répondu : « Puis-je vous rencontrer ? » et il a répondu : « Bien sûr ». Alors, j’ai rassemblé un peu d’argent là où j’ai pu et j’ai embarqué au printemps 1950 sur le « De Grasse », un aller simple pour la France. Et là, j’ai pu rencontrer non seulement Cocteau, mais aussi Genet et Colette. C’était encore l’époque où toutes ces personnalités légendaires étaient encore en vie. J’ai même failli rencontrer André Gide ; il est mort alors que j’étais encore en voyage… J’ai rencontré Henri Langlois qui a visionné tous mes films et il m’a offert un poste d’assistant à la Cinémathèque. Un travail informel, en quelque sorte. Je n’étais pas payé mais j’étais logé et nourri ; et comme Henri aimait beaucoup manger, il m’a emmené dans des tas de très bons restaurants.
J’ai pu voir des milliers de films à cette époque ; la Cinémathèque organisait trois projections par jour, des films rares, en copie nitrate qui ne doivent plus exister aujourd’hui… Je sais qu’il y a eu au moins un incendie qui a détruit des pellicules nitrate, c’est toujours le danger quand on ne fait pas de copies… en fait, j’étais présent le jour où certains films ont brûlé … Langlois préparait une expédition de bobines pour le festival de Sao Paolo, et le personnel avait déposé les bobines sur le perron en attendant le camion qui devait les transporter. Nous étions en plein mois d’août, il était midi, le perron était simplement protégé par un auvent en verre … nous étions partis déjeuner Langlois et moi à deux blocs de la Cinémathèque, et soudain, le bruit d’une énorme explosion, et le nitrate qui prend feu… les flammes montaient très haut… nous sommes accourus et Langlois était persuadé que toute la Cinémathèque allait brûler.
Il s’est alors précipité à l’intérieur pour sauver les costumes des films d’Eisenstein … les Russes venaient de lui en faire cadeau - les Russes étaient très généreux avec Henri, vous savez- il y avait un des costumes originaux d’ « Ivan le terrible » dans une malle en verre, et Langlois a brisé le couvercle à mains nues pour en retirer le somptueux costume d' « Ivan le terrible » il s’est gravement blessé la main … et les gens avaient parfois l’habitude de surnommer Langlois « Ivan le terrible » parce qu’il était un peu tyran à ses heures … et le seul dommage qu’a subi le costume, ça été les tâches de sang de Langlois, qui sont toujours sur le costume, et qui ma foi, s’y accordent bien! »
Extrait d’une interview réalisée par Pip Chodorov pour Court-Circuit, à Los Angeles, août 2003.
Edité le : 06-01-09
Dernière mise à jour le : 08-02-11