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24/09/04

Interview de Kurt Masur

par Teresa Pieschacón Raphael


En faisant mes recherches, je n’ai lu que du bien sur vous…
Désolé ! (rire)

Même en lisant Norman Lebrecht et Klaus Umbach, qui pourtant n’épargne personne ou presque dans son livre, Geldschein-Sonate (Les sonates du billet de banque), je n’ai rien trouvé. Comment faites-vous ?
Lebrecht et Umbach posent un regard très lucide sur certaines choses, mais ils ont tous les deux tendance à mettre en doute la raison d’être du chef d’orchestre. Je ne les prends qu’à moitié au sérieux, surtout Umbach. Il fait preuve d’un cynisme qui ne rend pas justice à la création allemande, il critique ce que notre passé a de meilleur.

Au lendemain de la Révolution russe, au début du 20e siècle, il y a déjà eu des tentatives pour abolir la fonction de chefs d’orchestre…
Oui, mais ils auraient dû alors évincer leurs présidents et les commissaires, ainsi que les cadres du parti. Vous savez, certaines hiérarchies sont nécessaires. Dans un pays comme l’Angleterre, les individus sont éduqués depuis des siècles dans le respect d’autrui. En Allemagne, c’est la jungle, il y a un certain danger. Dire qu’il faut supprimer les chefs d’orchestre est un non-sens. Nous ne vivons plus au siècle des dictateurs à la Toscanini, la démocratie existe dans les orchestres.

Le chef d’orchestre Josef Krips aurait dit que la musique est aristocratique, et non démocratique
Il a tort. Beethoven s’est nourri des idées de la Révolution française, il a d’ailleurs utilisé la musique de l’époque. Dans tout ce qu’il a écrit, son attitude est celle d’un révolutionnaire. Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu en Allemagne une époque où les aristocrates étaient des mécènes et ont largement contribué à la création artistique. L’art a besoin de l’influence d’hommes (qui peuvent être de simples travailleurs) qui ont de la noblesse, qui sont des aristocrates dans l’âme. Qui était Beethoven ? Un homme simple, mais avec une solide culture. Il écrivait pour tout le monde, son message était universel.

Comme dans le chœur final de la Neuvième... Pourtant, si la musique doit véhiculer un message avec des mots, ne risque-t-elle pas d’être trop emphatique ?
On joue souvent la Neuvième de manière automatique. Si les musiciens n’ont pas la foi, le message ne passe pas. Le dernier mouvement n’est pas le seul, l’unique et dernier, il faut voir l’œuvre dans son ensemble, avec ses conflits, avec les mauvaises passes que Beethoven a traversées. Par ailleurs, il y a eu ce tube planétaire, « Let us sing the song of joy ». Les jeunes étaient enthousiastes. Où allons-nous si nous remettons en question tout ce qui est « trop » ? En niant l’émotion, on passe à côté de l’essentiel.

Vous avez joué la Neuvième de Beethoven à diverses occasions et sous différents régimes, notamment au nouvel an 1978, en pleine dictature est-allemande, puis une nouvelle fois au nouvel an 1989, juste après la chute du Mur. N’y a-t-il pas là une manière très laxiste de manipuler le message humaniste de Beethoven ?
Depuis que, en 1918, Arthur Nikisch a décidé de clôturer chaque saison avec la Neuvième, c’est devenu une tradition. Cela n’avait donc strictement rien à voir avec la politique. Pour moi, la Neuvième Symphonie n’est pas réservée aux grandes occasions. Je ’ai aussi joué à New York, à la veille de l’an 2000. Il n’y a pas de message plus humaniste que la Neuvième.

La Neuvième de Beethoven n’est donc pas instrumentalisée ?
Le message n’est pas politique, sinon on pourrait parler de récupération – même si c’est arrivé, je vous l’accorde. J’ai toujours refusé de jouer uniquement le dernier mouvement, j’ai toujours dit : « Si on ne l’écoute pas en entier, on ne perçoit pas la vérité de l’œuvre ». Beethoven était totalement sourd quand il a composé la Neuvième, il allait mal et pourtant il transmet un message d’espoir à l’humanité pour des millénaires. C’est un message incroyable ! Je n’ai jamais pensé que la Neuvième était une œuvre passe-partout, mais nous l’avons jouée partout où elle était irremplaçable.

Vous semblez avoir toujours été chez vous à Leipzig : vous y avez fait vos études et vous y avez été directeur musical du Gewandhaus pendant plus de 25 ans. Le public vous en a-t-il voulu après votre départ définitif en 1996, du genre « il nous abandonne » ?
Non, nos rapports sont toujours excellents. Je suis heureux que Leipzig me considère comme l’un des siens. A l’époque, j’avais fait le tour, je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus. Ce qui importait, c’était de maintenir un orchestre à son niveau d’excellence, pour qu’il puisse continuer d’exister après la réunification. Je voulais partir plus tôt. Mais après la réunification, quand l’orchestre a connu une période d’incertitude, que la convention collective a été révisée et que l’orchestre a été lâché sur le marché libre, j’ai décidé, en accord avec la direction, de rester. Jusqu’au jour où j’ai reçu la proposition de New York, et où j’ai décidé de diriger les deux orchestres. Ça a duré six ans et ça n’a pas été une période facile.

Avez-vous eu accès à votre dossier de la Stasi, la police politique est-allemande ?
Oh oui. Ils avaient bien fait les choses (rire). Mais leur jugement politique a été sans équivoque : ce n’est pas un individu dont on peut attendre une position politique bien affirmée, c’est un humaniste. Je ne suis pas fait mal voir non plus. Les dossiers qui auraient pu être explosifs ont disparu, le dernier en 1989. On avait découvert un émetteur dans ma voiture, donc ils savaient exactement où je me trouvais, et ils avaient mis sur écoute mon bureau au Neues Gewandhaus. Il y avait une liaison directe avec la Stasi. Ce n’est qu’en mars 1990 que nous avons découvert que toutes les lignes téléphoniques étaient reliées directement à la Stasi. Evidemment, on savait qu’on était surveillé, surtout en cas d’appel de l’étranger. Je me souviens avoir appelé une femme un jour. Pendant la conversation, j’ai entendu un nom, « est-ce le camarade Machin ? » C’était l’administration centrale de la Stasi qui écoutait, et apparemment quelqu’un avait appuyé sur le mauvais bouton. On devait souvent composer le numéro deux fois, parce qu’ils devaient se connecter d’abord. Quand je remarquais que je n’obtenais pas la ligne tout de suite, je disais : « Oh, camarades, libérez la ligne, je doit téléphoner, je n’ai pas que ça à faire ». (rire) Ça ne me gênait pas le moins du monde.

Avez-vous pensé à quitter le pays ?
Je me souviens de l’époque où j’étais désespéré, je n’avais pas d’orchestre ni le droit de voyager à l’étranger. C’était en 1964. J’avais quitté Felsenstein et accepté une proposition de Brême. Et puis la RDA a dit « pas question ». Je leur ai dit, en toute sincérité : « Je reste citoyen de la RDA, mais laissez-moi partir pour Brême », mais c’était impossible alors. Wagner-Régeny, le compositeur, qui est un homme très sérieux et sans concession, m’a dit pendant une promenade : « Tu ne dois pas désespérer. Je suis souvent au bord du désespoir, moi aussi, mais nous devons survivre. Nous avons la chance d’avoir l’art pour nous. » Ça m’a redonné énormément de courage.

Pourquoi n’avez-vous pas fui à ce moment-là ?
A cause de ma famille, à cause de ma mère que j’aime par-dessus tout. Ça l’aurait tuée si j’étais parti. C’était une femme remarquable.

Vous aviez près de 64 ans quand nous êtes parti pour le Nouveau Monde. Ça a dû être un déchirement terrible pour un homme attaché à son pays comme vous…
Oui, mais nous nous sentions chez nous à New York. Il suffit de prouver aux New-yorkais que vous faites quelque chose de bien pour leur ville pour devenir New-yorkais. Sur ce point, les Allemands sont différents : un Russe peut vivre en Allemagne comme un Russe, mieux qu’en Russie. A New York, ce n’est pas seulement une marque de tolérance vis-à-vis des étrangers, cela trahit aussi une certaine sensibilité à leur égard. Pour ma femme, l’Amérique est particulière. Elle se débrouille très bien dans les relations publiques, elle a collecté deux millions de dollars pour le nouveau gymnase.

Vous êtes aussi un symbole politique aux yeux des gens : cela agace-t-il parfois l’artiste Masur ?
Je m’en suis défendu avec succès. On a dit que j’avais obtenu ce poste à New York uniquement à cause de mon engagement politique. Ça me fait sourire. L’orchestre de New York se moquait royalement de ce que je faisais en Allemagne. Ils voulaient un chef d’orchestre en qui ils pouvaient croire et qu’ils pouvaient accompagner. C’était une insinuation propagée essentiellement par les médias allemands. Personne ne savait que j’avais déjà souvent travaillé avec l’orchestre et que j’avais déjà donné 300 concerts aux Etats-Unis.

Vous portez un petit éléphant en bois sculpté autour du cou, c’est un talisman ?
C’est un porte-bonheur que ma femme m’a offert à Osaka. Elle m’a donné un sobriquet qui veut dire « éléphant » en japonais, parce que ma carrure en impose là-bas. Quant aux Américains, ils disent : « Ah, Texas ! »



Edité le : 24-09-04
Dernière mise à jour le : 24-09-04