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07/03/08

Interview de Loïc Prigent

Réalisateur du documentaire "Marc Jacobs et Louis Vuitton".

Ce n’est pas la première fois que vous filmez des sujets en rapport avec la mode. Pourquoi le monde de la mode est un monde qui vous fascine tant ?
La mode m'intéresse parce qu’elle se renouvelle tout le temps. Tous les six mois c'est une nouvelle histoire, pleins de nouvelles histoires. C’est une saga, il y a des enjeux esthétiques, il y a des enjeux économiques, il y a des enjeux de frivolité, cela change tout le temps. Il y a une fébrilité dans la mode, constamment renouvelée, qui est vraiment intéressante. Il y a aussi de la culture, ce sont des gens de culture, donc ce sont des gens assez intéressants à suivre. Et puis ils sont surtout très marrants. Certains le sont involontairement, mais d'autres sont volontairement drôles, comme Marc Jacobs. Et si par moments, le documentaire est drôle, c'est vraiment grâce à lui.

Pourquoi Marc Jacobs ?
Parce qu’on n’a même pas le choix. Quand on veut faire un documentaire sur la mode, un documentaire sur Marc Jacobs c'est un des graal absolu ! Parce que c'est quelqu'un qui ne se laisse pas filmer alors qu'il est un des rois de ce milieu là. C'est lui qui a créé le prêt-à-porter chez Vuitton, c'est lui qui a dessiné les plans de la maison. En termes de prêt-à-porter en tout cas. Et en termes de sacs, il y avait une créativité de sacs chez Vuitton mais qui était plus patrimoniale, on va dire poliment, avant qu’il n’arrive. Donc c’est cela l'envie première du documentaire : c'est une vision sur un système. Comment on peut être créatif au sein d'un système a priori aussi colossal que Vuitton et s'en tirer.

Ce film ne ressemble en rien aux images officielles de la Haute Couture qu’on a l’habitude de voir. C’est un vrai regard derrière les coulisses avec un décryptage précis. Qu’est-ce que vous souhaitez montrer avec votre film ?
J'avais fait un documentaire sur Chanel pour ARTE qui était en cinq parties (« Signé Chanel », diffusé en septembre 2005) et c'était vraiment sur les mains, les gens de la haute couture chez Chanel, comment on fait de la haute couture, des vieilles techniques à l'ancienne. Un monde qui est presque englouti parce qu'on sait tous que la haute couture, cela ne représente plus beaucoup de clientes même si chez Chanel, c’est extrêmement vivant grâce à Karl Lagerfeld et leurs ateliers. C'était des rencontres géniales à faire. Là, je voulais faire un documentaire sur l'œil, le regard. Comment un type comme Marc Jacobs peut regarder les choses et les transformer avec l'œil.

C’est la première fois que quelqu’un a pu filmer le processus de création chez Louis Vuitton. Comment avez-vous réussi à avoir accès à ce monde et filmer un Marc Jacobs qui ne se laisse pas filmer normalement ?
Ce qui ouvre pas mal les portes, c’est d'avoir Dominique Miceli. Sa fille Camille travaille avec Jacobs depuis qu'il est arrivé chez Vuitton en 1997. Et Dominique travaille avec lui sur la presse, sur les bijoux. Ils ont une relation très proche, ce qui fait que quand Dominique, qui est aussi productrice de télévision (beaucoup de programmes de mode dans les années 80), lui propose de faire le documentaire, il est déjà plus en confiance.

Est-ce que Marc Jacobs est accessible ?
Oui et non. Il est accessible car à partir du moment où il a ouvert la porte il ne la refermera pas. Il n’a jamais fait de plans "Non, ne filmez pas ci, ne filmez pas ça". A partir du moment où il avait dit oui, on pouvait tout filmer. Il n'a pas forcément été pudique, mais il reste mystérieux quand même. Je pourrais refaire un documentaire sur lui demain et j’apprendrais plein d'autres choses. Je n'ai pas l'impression d'en avoir fait le tour.

Alors comment crée-t-on au sein de la plus grande marque du luxe du monde?
Quand on travaille dans la mode, vous entendez beaucoup de choses, il y a beaucoup de légendes sur comment on agglomère les choses. Et c’est vrai qu’en filmant ce documentaire, je me suis retrouvé plusieurs fois dans des situations où je me suis dit "Tiens, ça je ne l'avais jamais vu", "Tiens, ça je crois que ça n'a jamais été filmé".
J'ai vraiment apprécié chaque minute du tournage pour voir comment ils travaillent en équipe et comment l'œil travaille justement. Comment, à Tokyo, il a vu une artiste et en même temps il a vu des macarons dans sa cantine, qu'il n'a même pas mangés, et comment ces deux choses là plus deux, trois trucs qui trainent par terre, littéralement par terre, vont créer un sac qu'on va vendre derrière à 5000 euros à des femmes riches à travers le monde. Cette espèce de puzzle créatif, ça je ne l'avais jamais vu.
Ils ne peuvent pas s'appuyer toujours sur la même base qui serait le pilier d'une esthétique. Ils sont vraiment obligés de papillonner, d'être infidèles, de se contredire et d'être pervers. Je crois qu'il y a une perversion dans le regard. Et un courage, plus qu'une perversion c'est un courage : remettre la notion de laid en question, la notion de défaut surtout. La notion de quelque chose qui est bancal, qui déconne, qui n'est pas parfait, qui est un accident, sauf que ça n'est jamais un accident, il contrôle comme un fou.

Entre New York et Paris, vous avez observé Marc Jacobs dans deux univers bien différents. Dans lequel vous le sentiez plus à l’aise ?
La collection de New York c'est son bébé. Et à Paris, il y a une idée de collectif. Il fait venir d'autres gens, il y a des collaborations. Mais c'est quand même lui, c'est son regard, on reconnait sa patte de façon vraiment incroyable. Mais New York, c'est plus son bébé, c'est clair. Ce sont ses tripes, il y a pas une chose de New York qui sorte sur le podium sans qu'il l'ait vraiment conçue de façon assez intense.

L’humour me semble être un élément très présent dans votre film, dans votre commentaire, les situations filmées, les effets apportés au montage. On pourrait appeler cela une « comédie documentaire ». Un traitement qui s’est imposé en cours de route ou prévu dès le début ?
C'est vrai qu'il y a un côté comédie dans le documentaire. Ce n'est pas quelque chose de pré-écrit du tout. Comme diraient les Américains « C'est organique », ce sont les situations qui s'y prêtent, les coïncidences, les hasards, les choses qui me frappent au montage avec Jean Marc Manivet, le monteur avec qui j'ai travaillé sur ce documentaire. Ce n'est même pas une volonté de ne pas être chiant, c'est une volonté d'être dans la vie. Et dans la vie, quand ils font une réunion sur les sacs à main, au bout d’un moment ils se marrent. Donc pourquoi ne pas le montrer, pourquoi être figé et rigide, sous prétexte qu'on montre des gens qui font des sacs à main. Je ne vois pas pourquoi ça devrait être sérieux. C'est sérieux parce que les choses sont racontées sérieusement, mais c'est drôle, ils sont drôles. Ils font des sacs, ce n'est pas très grave.

Comment s’est passé le tournage ? C’est grâce à une équipe légère que vous avez pu approcher Marc Jacobs dans des moments assez intimistes ?
Quand on a été dans le concret, c'est-à-dire « Est-ce qu'on peut filmer ça ? Est-ce qu'on peut filmer ça ? », il répondait « Oui » à tout, à condition qu'il n'y ait pas une kyrielle de techniciens, qu'il n'y ait pas de lumière. Donc tout est en lumière naturelle, on n'a jamais installé de lumière. Et à condition, que l'ingénieur du son ne soit pas présent dans la pièce. Il a fini par l'accepter mais au début, pendant les premiers tournages, l'ingénieur du son sortait. Et il fallait que ça soit moi qui cadre, il refusait toute autre personne au cadre ! Parce qu'on était dans l'ordre de l'accord, de la poignée de main et il y avait un truc d'homme à homme : « Je te laisse me filmer, mais c'est toi qui filme et il n’y aura personne d'autre dans la pièce ».
Quand on est allés le filmer à Tokyo, c'était presque un test, « Ok, tu as dit oui, mais c'était voir à quel point tu as dit oui ». Donc, je dégainais la caméra sans prévenir, je faisais une interview dans l'ascenseur, je le suis dans un couloir pour voir jusqu'à où il va me dire « Non » et il s'est trouvé qu'il nous a laissé entrer jusque dans sa suite.
C'est vrai qu'on a eu des scènes assez intimes. Il y a ce moment dans le taxi qui le ramène du défilé où il y a des choses assez fortes qui se passent. Tout est assez fort parce qu'il vit une vie assez intense quand même. On l'a suivi dans des moments clés, mais c'est quand même assez intense comme rythme, comme vie et comme précipité de choses qui se passent.

Lors des nuits blanches aux moments finals de la préparation des défilés, on voit les gens aux bords de leurs limites. Vous, l’équipe de tournage, étiez certainement aussi à vos limites. Mais vous filmiez même pendant les rares minutes où les autres pouvaient dormir un peu. Une super expérience ou un test de survie ?
A New York, le tournage a été assez intense parce que c'était du nuit et jour. Ils travaillaient comme des fous, je n'ai jamais vu un truc pareil ! J'ai déjà filmé des ateliers à Paris où ils travaillaient beaucoup mais à 17h, ils partaient parce que les lois du travail en France sont très bien faites et font que les gens partent à 17h. A New York, je les voyais arriver à 9h du matin et repartir parfois à 4h du matin ou plus tard et revenir en souriant. Ils pointaient en souriant !
Paris c'est plus difficile à filmer parce qu’à Paris, il y a des bureaux, des ateliers, il y a beaucoup plus de monde, c'est une superproduction. Mais du coup, c'est la différence entre un film indépendant et un gros film hollywoodien. Le processus du film indépendant est plus facile à filmer parce que ça se passe dans une tête d'épingle alors qu'à Paris c'est un gros film et il y a beaucoup d'ateliers.
C’est vrai que c’est un bon test de survie. Mais en même temps, j'ai ressenti la fatigue plus après, parce que sur le coup, vous êtes portés par l'excitation et ce sont des gens qui sont passionnés, donc ils sont plutôt agréables.

Interview réalisée par Sabine Lange
Voir l'interview en vidéo
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Marc Jacobs & Louis Vuitton
(France, 2007, 75mn)
ARTE F
Réalisateur: Loïc Prigent

Edité le : 18-04-07
Dernière mise à jour le : 07-03-08